Archive pour le 2 novembre, 2010

Sans avenir

2 novembre, 2010

Il est bien embêté Justin. Il ne sait pas pourquoi il est assis en face de cet homme qui gratte les quelques cheveux blancs qui s’ébouriffent sur son crâne parsemé de tâches de rousseur tout en répétant : « Oui, oui, bien sûr … ». 

En un mot, il ne sait pas pourquoi il est là, Justin. Ni comment il y est venu. Pour être quelque part, il faut l’avoir voulu. Et pour désirer se rendre dans un lieu, il faut se projeter dans l’avenir immédiat. 

Or Justin a perdu son futur comme d’autres, qu’on nomme amnésiques, ont égaré leur passé. Justin est incapable d’imaginer ce qu’il fera dans le quart d’heure suivant sa réflexion. Justin n’a pas d’avenir devant lui. Il sait qu’il faut prendre cette expression dans son sens littéral. Il serait inexact de dire qu’il est promis à une situation personnelle désastreuse ou brillante puisqu’il n’a pas d’avenir. Du tout. En réalité, Justin ne peut prendre son avenir entre ses mains puisqu’il s’échappe entre ses doigts comme une poignée de sable fin. 

Il tente d’entrevoir mentalement ce qu’il fera dès sa sortie du cabinet du docteur Mouchardeau, le plus talentueux des psychiatres locaux. Mais au moment où Justin se lance dans cet effort de concentration, un blanc laiteux apparait à son esprit. Et puis, rien. Désespérément rien. 

Le docteur Mouchardeau n’a pas, visiblement, la moindre idée sur l’origine et encore moins sur la thérapie à appliquer au cas qui lui fait face. Il est en train de se dire qu’il n’aurait pas du céder à l’insistance de l’une de ses jeunes assistantes qui l’a supplié de recevoir son frère cadet. 

Ce qui trouble le médecin, c’est qu’un être dépossédé de son avenir présente les mêmes symptômes que celui qui ne souvient plus de son histoire. Il n’y a aucune raison pour qu’un tel homme se souvienne des motifs de ses actes puisqu’il ne les a pas commandés, étant dans l’incapacité de formuler un futur.

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