Conflit social

Louis finit de bâillonner un homme ligoté sur une chaise dans un bureau administratif. L’homme se débat et gémit pendant que Louis s’assied en face de lui, tout en s’abreuvant goulument à une canette de bière. 

-          Vous m’êtes particulièrement antipathique Dumortier. Je ne sais pas pourquoi, mais je ne vous aime pas. Peut-être à cause de vos lèvres minces. Et de ce demi-sourire supérieur. Ce sourire en coin. Je ne sais pas comment vous faites pour sourire d’un seul coté. Ce doit être très gênant. J’espère que vous changez d’axe de temps à autre, sinon vous allez finir par avoir des joues dissymétriques. C’est très gênant !  Il faut faire attention, mon vieux ! Quand les copains du syndicat ont décidé que chacun devait séquestrer un membre de la direction dans son bureau, j’étais sûr qu’avec ma malchance coutumière, j’allais encore tomber sur vous ! 

L’homme entravé gigote fortement pour toute réponse. 

-          Et votre regard ? Vous avez-vu votre regard ? 

-          …. 

-          Comment ça : c’est difficile pour un regard de s’observer lui-même ?  Prenez un miroir, mon vieux ! Un peu d’initiative, que diable ! Vous n’y verrez … rien ! Vous avez le regard vide, mon pauvre ! Vide de chez vide ! Certains ont un peu de malice au coin des yeux. Si on avait au moins le reflet votre arrogance habituelle dans le fond de vos globes oculaires, ce serait déjà un progrès. Mais non ! Rien ! Et puis alors, votre front ! On n’a pas idée ! 

Nouveaux gémissements du prisonnier. Louis fait mine d’avoir compris une réponse imaginaire : 

-           Comment ça : qu’est-ce qu’il a mon front ? Mais il est proéminent, mon vieux ! Proéminent ! On a l’impression que vous êtes intelligent ! C’est une tromperie un front comme le vôtre. Encore heureux que vous ayez les oreilles décollées.  Il parait que c’est l’apanage des esprits un peu frustes. Vous avez en plus le mauvais goût de ne pas les cacher. Garder surtout cette coiffure sans fantaisie, avec vos cheveux gras peignés en arrière ! Ne changez pas de coiffeur ! 

-           Autre chose pendant qu’on y est : votre démarche ! Je hais votre manière de marcher vite en plantant le talon, avec un dossier sous le bras. Pour avoir l’air important, sans doute ! Vous devriez essayer de vous balader avec les mains dans les poches en prenant votre temps, je suis sûr que vous vous sentiriez mieux. 

Louis en profite pour fouiller les tiroirs du bureau de Dumortier.

 -          Voyons qu’est-ce que nous avons là ?  Non, pas possible ! Le dernier CD de Johny ! Son concert en live ! Vous y étiez ? Moi aussi ! Vous êtes un fan alors? Avec votre tête, on ne dirait pas. 

Louis porte de nouveau sa bière à ses lèvres.  

-          Je ne sais d’ailleurs pas pourquoi je vous donne des conseils, j’exècre votre personnalité et tout ce qu’elle représente. Vous êtes de la quintessence de ces parvenus qui n’aspirent qu’à écraser leurs prochains sous la botte de la suffisance de leur culture préfabriquée, de la prolifération indigne de leur argent mal gagné et de la volupté d’un pouvoir usurpé et dévoyé entre vos mains malpropres ! 

 -          Vous n’avez pas une cigarette ? 

Louis fouille avec application les poches de l’homme puis se relève dépité. 

-          Et en plus vous ne fumez pas ! Je suppose que vous suivez de près toutes les campagnes anti-tabac ! Je suis sûr que si on décrétait les éclairs au chocolat nuisibles à la santé vous les feriez bannir de vôtre pâtisserie de quartier ! Vous êtes d’un conventionnel, mon pauvre ami !   

Louis se penche sur son vis-à-vis. Leurs visages s’affrontent durement à quelques centimètres de distance : 

-          Je hais votre façon de donner des leçons à tout le monde Dumortier ! Même quand vous ne dites rien ! Comme maintenant ! On dirait que vous me reprochez encore quelque chose ! 

Le portable de Louis carillonne. Il le porte à son oreille :

 -          Oui, oui, ça se passe bien ! 

-          Qu’est-ce qu’il dit ? Oh ! rien ! Il ne dit rien ! 

Louis continue l’examen des tiroirs du bureau de son supérieur. 

-          Une carte du club de supporter de Montpellier-Hérault ! C’est pas vrai, vous en êtes ? Moi aussi ! Qu’est-ce que vous pensez des dernières recrues ? 

Nouveau gargouillement. 

-          Moi aussi !… Il faut voir : Il n’y a que la vérité du terrain qui fasse foi ! 

Il prend amicalement son prisonnier par l’épaule. 

-          Sacré Dumortier, va ! Amateur de foot ! Qui l’eut cru ? On cachait bien son jeu ! Finalement, vous êtes peut-être quelqu’un de fréquentable ! 

Louis se reprend soudain. Il a une mission vis-à-vis de ses camarades d’atelier. 

-          Qu’est-ce que je disais ? 

 -          Ah oui !  Votre façon de houspiller les autres par votre seule présence. Quand je vous croise dans un couloir, j’ai toujours l’impression que votre regard me pose cette question muette : « Qu’est ce vous foutez là au lieu d’être sur votre poste de travail ? ». Vous vous rendez compte Dumortier ?  Vous réussissez à indisposer les autres par la seule existence de votre enveloppe charnelle ! C’est fort ! Très fort ! 

Louis porte de nouveau sa bière à se lèvres. 

 -          Vous avez soif ? 

L’homme gargouille une réponse inaudible. 

 -          C’est dommage pour vous ! Mais je ne vais pas ôter votre bâillon, vous allez ameuter tout l’immeuble ! Car vous criez Dumortier ! Vous hurlez même ! L’engueulade que vous avez administrée à cette pauvre Josiane la semaine dernière a fait le tour des bureaux ! Tout ça parce que cette brave fille a pris une journée de repos après sa rupture avec Didier, du service informatique qui, soit dit en passant, est resté bien au chaud au lit ce jour-là, tout en faisant pointer ses copains à sa place !  C’est très dur une séparation comme celle-ci, Dumortier ! Vous ne savez pas comme c’est dur ! Qu’est ce que je raconte ? La vie du petit personnel ne vous intéresse pas, bien sûr ! Par contre, la santé de vos actionnaires, ça c’est un sujet ! 

L’homme se débat encore tandis que Louis examine les tableaux accrochés au mur : 

-          A propos de la vie, je tiens à vous dire ce que j’ai vraiment sur le cœur, Dumortier : vous n’appréciez pas ce qui est beau ! Vous ne vous extasiez que sur la courbe de vos bénéfices !  Louis se plante devant les tableaux accrochés aux murs. 

-           Vous savez que je ne voudrais pas des croûtes que vous exposez dans votre bureau pour décorer mon grenier, même si vous m’en faisiez cadeau! 

Louis tombe en arrêt devant une photo de classe épinglée au mur. 

-          Non, c’est pas possible, la classe de première B 2 du lycée Sainte-Cécile ! 

-          Mais alors… alors…. Tu es le Dumortier ! Le seul ! Le vrai ! Nous étions sur le même banc ! Alors là, je n’en reviens pas : le Dumortier de la première B 2 ! 

Le prisonnier  trépigne d’impatience. Louis reprend d’une voix chargée d’émotion : 

-          Tu te souviens du père Riton en latin-grec ! Et du père Neaux en mathématiques, tu es le seul à avoir réussi à dévaliser sa réserve de pastis ! Ah ! Ah ! Sacré Dumortier, va !  C’est que tu étais un sacré glandeur à cette époque ! C’est toi qui a piqué vint mille balles dans la caisse du père supérieur ! On en était tous babas ! La police cherche encore le coupable ! Et nos sorties du jeudi ! Qu’est ce qu’on a pu en faire comme conneries ! Tu te rappelles ? Tu t’étais débrouillé pour mettre enceinte la fille du maire ! Il est toujours en train de se demander quel est le crétin qui lui a fait un petit-fils ! Ah ! Sacré Dumortier ! On peut dire que tu as marqué ton temps ! 

Le téléphone rappelle Louis à l’ordre. Il le porte à son oreille : 

-          C’est bon, Georges ! Tu peux lever tous les piquets de grève ! Dumortier est d’accord sur toutes nos revendications ! 

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