Un rencontre surnaturelle

Vers dix sept heures, les travées de la bibliothèque sont désertées. Seuls restent quelques érudits barbichus à la recherche d’histoires secrètes ou de manuscrits mystérieux. 

Jean est déçu. Pendant, une semaine, elle était là. Jusqu’à la fermeture. Profondément absorbée dans une pile impressionnante d’ouvrages anciens. Son visage pâle entouré d’une magnifique chevelure auburn qui cascadait jusque sur ses épaules, ne s‘est jamais levé des pages parcheminées des ouvrages qu’elle consultait. Sa robe blanche s’épanouissait en plis harmonieux sur le fauteuil qu’elle avait choisi. On aurait dit qu’elle était vêtue de voiles immaculés comme une jeune mariée. 

Jean l’a observée tous les jours sans jamais croiser son regard et encore moins oser l’importuner tant sa présence paraissait auréolée de magie ou d’irréalité. Il aurait eu peur qu’une question incongrue fasse fuir une telle apparition. 

Frappé au cœur, il n’en dort plus, Jean. Il s’est ouvert de cette vision à Marcel. Son ami l’a encouragé avec bienveillance à aborder la jeune femme : 

« Eh bien, parle-lui ! Ne reste pas comme ça, la bouche béante ! » 

Ce lundi soir, Jean s’est précipité à la bibliothèque municipale. Le cœur battant. Après avoir parcouru toutes les rangées au pas de charge, il a du se rendre à l’évidence. Elle n’est plus là.

Jean s’adresse à Louis, le vieil archiviste, affairé à ranger des vieux grimoires dans des rayonnages haut perchés. Il explique maladroitement l’objet de sa recherche et de son émoi. Louis prend le temps de descendre de son escabeau, de retirer ses lorgnons et de répondre qu’il n’a pas vu la jeune femme aujourd’hui. 

« Curieuse cliente ! marmonne-t-il ! En quelques jours, elle a dévoré les trois quarts du fond documentaire ! Jamais vu ça ! » 

Jean, penaud et surtout déçu, éprouve le besoin d’envoyer un SMS à Marcel. Ça ne servira à rien, mais il faut qu’il s’exprime : 

« Je suis à la bibliothèK : elle n’est toujours pas là ! » 

Pour Jean, les jours suivants ressemblent au précédent. Il est hanté par cette vision. Chaque soir, il espère la revoir à la même place, assise près d’une baie de la salle de lecture, immergée dans des livres sur l’histoire ou la culture locale. Chaque soir, il repart, le dos vouté, sous le regard compatissant du vieil employé des lieux. 

Marcel ne peut plus dérider Jean comme avant, par des plaisanteries lestes ou par de bonnes virées entre copains. 

« Oublie là ! Mais oublie là donc ! » 

Le sixième soir, Jean sort de la bibliothèque, encore désappointé. Les premiers beaux jours sont là. Il fera nuit plus tard. Sur son chemin, il avise un gamin en culottes courtes, les chaussettes tombantes sur ses galoches, qui le dévisage curieusement. Les yeux de l’enfant, sous une frange qui cache son front, ont l’air de reconnaitre Jean. Le gamin lève son nez mutin et ses tâches de rousseur vers le jeune homme : 

« Ce n’est plus la peine de la chercher ! » 

D’emblée, sans s’en étonner, Jean ressent l’impression que l’enfant sait tout de sa recherche et de la jeune femme. Il s’accroupit à hauteur des yeux bleus qui le fixent d’une étrange lueur. 

« Comment tu t’appelles ? » 

« Disons, Victor ! » 

Jean passe sur l’approximation du prénom et presse le dénommé Victor des questions qui l’étouffent depuis plusieurs jours : 

« Comment tu sais tout ça, toi ? Où est-elle ? » 

« On l’a démontée, hier ! » 

« Comment ça, on l’a démontée ? » 

L’enfant soupire et tape du pied. Cet adulte ne comprend rien. Il est obligé d’expliquer. Avant de prendre place parmi les hommes, les siens doivent étudier leur histoire et leurs coutumes afin de savoir si ça vaut le coup de les envahir. Marjolaine avait cette mission : elle l’a remplie à merveille, il n’y avait donc pas nécessité de la garder sous apparence humaine. 

« Si je comprends bien, tu es en train de me dire que tu es un extra-terrestre ! » 

« Ne me tutoyez pas le Maître ne le permet pas ! » 

Jean perd la raison. Qui est ce gamin ? 

Victor comprend le désarroi de son interlocuteur. Jean lui est sympathique. Il va demander au Maître si l’on ne pourrait pas, à titre exceptionnel, reconstituer Marjolaine. Mais il n’est pas sûr qu’elle ait la même apparence que lors de son séjour précédent, ça dépend du stock de pièces détachées. Il y a beaucoup de soucis en magasin en ce moment. Est-ce que Jean comprend ? 

Jean s’est redressé. Le gamin lève un regard têtu vers lui : 

« Bon, alors qu’est-ce que je dis au Maître ? » 

Jean n’est plus le même. Il imagine la jeune femme de son souvenir à l’état primitif. Il est tombé sous le charme d’une entité gazeuse ou peut-être d’un être verdâtre avec de multiples tentacules gluantes, allez savoir ! 

« Victor, dis à ton Maître… enfin dîtes à votre Maître qu’il peut garder ses pièces détachées, je ne m’intéresse qu’aux modèles complètement finis ! » 

2 Réponses à “Un rencontre surnaturelle”

  1. Aïe, la chevelure auburn… Ca fait un peu cliché et même daté… Tu vas peut-être me trouver méchant. Dans ce cas, que ta critique soit impitoyable, mais argumentée quand même. Bon courage.

    Dernière publication sur Un canard à trois pattes en Dordogne : Reprise des publications

  2. encorelui dit :

    Non, c’est pas méchant…. je prends note…. c’est curieux que tu aies remarqué celui-là, j’imagine que j’en produis beaucoup d’autres…
    Tintin

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