Un travailleur social et sociable

Ce matin là, Martial part au travail d’une humeur maussade. La nuit a été agitée de cauchemars : il était devenu incapable d’accomplir sa tâche quotidienne par suite d’une cécité inopinée et inexplicable.

Vers neuf heures, il se poste dans l’un de ses endroits favoris auprès de la fontaine du jardin public qui glougloute de plaisir dans ces premiers jours de printemps.

Les premières passantes ne lui inspirent aucune réflexion. C’est le défilé habituel des ménagères du quartier, fichus serrés sur chignons approximatifs, cabas en main, qui vont aux courses quotidiennes ou reviennent du marché. Décidemment, les affaires de Martial ne marchent pas très fort depuis quelques jours. D’ordinaire les premiers beaux jours font éclore les belles plantes de l’année et son activité repart pour atteindre son paroxysme à l’approche des vacances d’été.

Martial est contempleur de belles femmes. Le mot n’existait pas, il a du prendre sur lui de le créer. C’était un métier qui ne sert strictement à rien si ce n’est à énerver les conseillers professionnels du bureau des « sans emploi » qu’une réglementation tatillonne l’oblige encore à rencontrer régulièrement pour toucher quelques subsides de l’Etat.

Martial a eu beaucoup de peine à faire reconnaître sa vocation dans les nomenclatures officielles des métiers recherchés. Devant un parterre de fonctionnaires médusés, il a du démontrer que, grâce au boulot dont il était le génial inventeur, des pans entiers de l’économie nationale se développent. Pour être admirées, les femmes se ruent sur les produits de l’industrie pharmaceutique, dans les salles de sport, dans les boutiques d’esthétique. Martial, par son obstination persévérante à les admirer entretient donc cette poursuite obsessionnelle de la Beauté Eternelle.

Depuis trois ans, il sillonne les rues en se faisant un devoir d’observer longuement les silhouettes les plus sensuelles. Martial dit souvent que si l’on croit qu’il s’agit là d’un métier de tout repos, eh bien, on se trompe lourdement ! Il faut avoir l’œil constamment aux aguets pour ne laisser échapper aucun sujet digne d’attention et d’encouragement. Et puis, les vicissitudes de la vie de chacun étant ce qu’elles sont, on n’a pas forcément le cœur à un tel ouvrage tous les jours. Martial sait se forcer avec sérieux et professionnalisme comme ce matin d’avril dont nous parlons. Son apostolat lui tient à cœur.

Martial a mis au point une série de regards qu’il faut savoir manier avec subtilité en fonction des circonstances. Ce n’est pas là une manipulation à la portée de n’importe quel amateur. Lorsque la personne a fait un effort de coquetterie, elle mérite un coup d’œil distrait et furtif. Lorsqu’une silhouette souple, un port altier, un teint de pêche, une paupière lumineuse dénote une véritable envie de séduction, Martial appuie son admiration d’un fin sourire des lèvres de façon à ce que la belle remarque son attention sans s’en offusquer. Parfois, il croise des femmes dont la présence illumine leur environnement : leurs allures s’approchent de la perfection, les lignes de leurs visages frisent la pureté, tandis que leurs regards diaphanes transpercent d’émotion leurs interlocuteurs empressés. Il doit alors sortir dans ces moments là, l’attitude parfaite de l’observateur enthousiasmé par une apparition à caractère divin tout en restant respectueux devant cette quintessence de la féminité sublime et aboutie.

C’est vraiment un  métier  très difficile dont les non spécialistes peinent à mesurer les contraintes. Parfois Martial soupire d’agacement lorsqu’il observe de jeunes loubards sifflotant grossièrement sur le passage de jeunes femmes anonymes et sans grâce. Quel manque de goût !

Ce matin, même avec beaucoup d’indulgence, Martial ne peut pas décerner le moindre intérêt encourageant aux matrones quelconques qui se meuvent lourdement dans son champ de vision. Il en vient même à s’interroger sur l’utilité de sa vocation. Si ces dames ne font aucun effort pour relancer les industries de la beauté, par voie de conséquence son emploi pourrait être menacé. Dans les ministères, on n’imagine pas toujours tous les effets collatéraux catastrophiques de la crise.

C’est à ce moment précis, alors qu’il agite de noires pensées sur son avenir professionnel qu’il la voit. Sur le banc diamétralement opposé au sien, près du bac à sable pour enfants, elle a pris place dans un rayon de soleil qui parait s’attarder sur ses jambes gainées de soie. Parfois, elle cesse sa lecture, relève ses cheveux d’acajou au dessus de ses oreilles d’un geste très féminin, et promène son regard vert d’eau autour d’elle, en souriant légèrement. Elle sert son sac rouge contre son imper mi-saison qui découvre harmonieusement un genou fin et charmeur au regard affûté de Martial qui feint, avec professionnalisme, un détachement apparent tout en restant particulièrement attentif.

Peu enclin à travailler aujourd’hui, Martial décide de s’intéresser à titre personnel à cette apparition qu’il juge d’une qualité visuellement supérieure à ses cibles habituelles. Il faut savoir faire une distinction claire entre l’activité professionnelle et les affaires privées, faute de quoi cet amalgame se termine en général très mal sur l’un et l’autre plan !

Martial, en vieux baroudeur, élabore déjà une stratégie d’approche. Il faut d’abord évaluer le degré de disponibilité de la jeune femme avant d’aller plus loin. Quelques remarques appropriées sur l’éclat de ce printemps naissant feraient sans doute l’affaire. Il pourrait y ajouter des commentaires sur le caractère peu coutumier de la froidure de l’hiver qui vient de s’achever, ce qui rend d’autant plus douce l’arrivée des beaux jours. Cette conversation est sans intérêt, mais elle permettrait de voir venir. Et puis, s’il se fait rembarrer ce qui n’est pas impossible, il aurait au moins essayé.

A cet instant, Martial s’aperçoit que la belle le dévisage avec insistance.

Surpris, Martial se retourne d’abord sur lui-même pour s’assurer que l’attention de la jeune femme ne se porte pas sur un autre personnage qui aurait pu s’installer derrière lui. Puis rassuré, il fixe son admiratrice en dessinant sur ses lèvres un sourire discret mais significatif, soigneusement choisi parmi les mimiques dont trente ans de fréquentations féminines ont largement validé l’efficacité.

Une opportunité de faire une connaissance fabuleuse se présente. Martial s’approche du banc où l’attend ce regard énigmatique. Lentement. Surtout ne pas avoir l’air de se jeter comme un oiseau de proie ou une bête sauvage. Imaginer quelque chose d’un peu plus fin que de simples annotations météorologiques serait sans doute du meilleur effet !

Il salue courtoisement et demande l’autorisation de s’asseoir. Il se serait, de toute façon, dispenser de l’avis de l’occupante des lieux, mais il estime que la manifestation d’une bonne éducation supposée peut permettre d’engager le débat dans des conditions plus sereines.

-          Vous lisez beaucoup ?

Il s’en fiche, Martial. Et la belle sait qu’il n’a rien à faire de son goût pour la lecture : elle pouffe de rire. Martial se mord les lèvres : il a posé une question idiote et tente de se reprendre en souplesse :

-          Et qu’est-ce que vous faites dans la vie ? Pour vous promener un jour de semaine, vous devez avoir un dôle de job, non ?

La belle le fixe avec attention :

-          Je suis contemplatrice de beaux mecs ! C’est un job sérieux, vous savez !

Laisser un commentaire