Archive pour le 24 octobre, 2010

Un travailleur social et sociable

24 octobre, 2010

Ce matin là, Martial part au travail d’une humeur maussade. La nuit a été agitée de cauchemars : il était devenu incapable d’accomplir sa tâche quotidienne par suite d’une cécité inopinée et inexplicable.

Vers neuf heures, il se poste dans l’un de ses endroits favoris auprès de la fontaine du jardin public qui glougloute de plaisir dans ces premiers jours de printemps.

Les premières passantes ne lui inspirent aucune réflexion. C’est le défilé habituel des ménagères du quartier, fichus serrés sur chignons approximatifs, cabas en main, qui vont aux courses quotidiennes ou reviennent du marché. Décidemment, les affaires de Martial ne marchent pas très fort depuis quelques jours. D’ordinaire les premiers beaux jours font éclore les belles plantes de l’année et son activité repart pour atteindre son paroxysme à l’approche des vacances d’été.

Martial est contempleur de belles femmes. Le mot n’existait pas, il a du prendre sur lui de le créer. C’était un métier qui ne sert strictement à rien si ce n’est à énerver les conseillers professionnels du bureau des « sans emploi » qu’une réglementation tatillonne l’oblige encore à rencontrer régulièrement pour toucher quelques subsides de l’Etat.

Martial a eu beaucoup de peine à faire reconnaître sa vocation dans les nomenclatures officielles des métiers recherchés. Devant un parterre de fonctionnaires médusés, il a du démontrer que, grâce au boulot dont il était le génial inventeur, des pans entiers de l’économie nationale se développent. Pour être admirées, les femmes se ruent sur les produits de l’industrie pharmaceutique, dans les salles de sport, dans les boutiques d’esthétique. Martial, par son obstination persévérante à les admirer entretient donc cette poursuite obsessionnelle de la Beauté Eternelle.

Depuis trois ans, il sillonne les rues en se faisant un devoir d’observer longuement les silhouettes les plus sensuelles. Martial dit souvent que si l’on croit qu’il s’agit là d’un métier de tout repos, eh bien, on se trompe lourdement ! Il faut avoir l’œil constamment aux aguets pour ne laisser échapper aucun sujet digne d’attention et d’encouragement. Et puis, les vicissitudes de la vie de chacun étant ce qu’elles sont, on n’a pas forcément le cœur à un tel ouvrage tous les jours. Martial sait se forcer avec sérieux et professionnalisme comme ce matin d’avril dont nous parlons. Son apostolat lui tient à cœur.

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