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Quand ils nous parlaient

3 octobre, 2010

Jean était liftier aux Galeries Lafayette. Il se tenait bien droit dans un superbe habit de groom rouge vif, avec des boutons tout le long de la poitrine. Ses gants blancs élégants voltigeaient sur les boutons noirs qui faisaient monter ou descendre l’ascenseur ou encore écartaient la grille d’accès d’un geste vif pour laisser monter et descendre le flux de clients chargés de paquets colorés ou empressés de se rendre aux comptoirs d’achat. Chaque fois, la machine de Jean pouvait emmener jusqu’à vingt-cinq personnes qui se serraient les unes contre les autres en le regardant respectueusement manœuvrer les portes et conduire son appareil.

A chacune de ses montées, mille fois par jour, Jean récitait à haute voix la liste des rayons que les voyageurs trouveraient à chaque niveau. Au premier étage, il y avait le linge de maison qui voisinait avec les vêtements, la parfumerie, les articles de toilette. Plus haut, on pouvait acheter des articles de cuisine, de bricolage, de jardinage. Aux approches de Noël, les jouets s’étalaient au dernier étage. Quand on n’avait pas bien compris, on pouvait demander une précision à Jean qui répondait toujours très poliment :

- C’est cela, Madame, les vêtements pour enfants au premier étage !

Et puis, un jour Jean fut remplacé par l’escalator. Bien sûr, au pied de l’escalier mécanique, on disposa des panneaux pour dire aux clients ce qu’ils trouveraient à chaque pallier. Mais c’était écrit petit, tout le monde ne pouvait pas bien lire. Les personnes se trompaient souvent et dérangeaient les rares vendeuses qui avaient, de toutes façons, autre chose à faire. Seuls les enfants couraient et s’amusaient dans les escalators au risque de se blesser ou de heurter des clients âgés.

En faisant les comptes, les patrons du grand magasin s’assurèrent rapidement que l’économie de l’entretien de l’ascenseur de Jean, de son salaire, des charges sociales compensait largement l’investissement occasionné par l’escalier mécanique. Le mécontentement, la gêne des acheteurs n’entraient pas dans les colonnes du bilan de la maison.

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