Archive pour septembre, 2010

La ronde des métiers

18 septembre, 2010

Le cordonnier a mal au pied : il est mal chaussé, comme d’habitude.

La maîtresse ne s’en laisse pas compter par les enfants : cette maîtresse est une femme et c’est une maîtresse-femme.

Le matelot laisse tremper sa ligne au fil de l’eau : c’est un marin pêcheur.

Le préposé grimpe les échelons de la hiérarchie : c’est un facteur de progrès.

Son client se plaint de l’estomac : la manucure n’en a cure.

Au volant de sa voiture, le manœuvre en fait une.

Assis sur sa bergère, le berger répond à celle-ci.

Le docteur n’aime pas les piqures : il est médecin malgré lui.

Il entraîne ses camarades : le cariste a du charisme.

Nouvelle leçon d’anatomie

17 septembre, 2010

Théo était un comédien qui  parlait du nez.

Mais il apprenait ses textes par cœur.

Il n’avait pas les chevilles gonflées.

Et savait maîtriser ses nerfs avant d’entrer en scène.

Il avait une manière personnelle de croiser les jambes,

Ou de marcher sur des œufs.

Ses partenaires comédiennes  l’appelaient  du pied,

Et tournaient parfois de l’œil lorsqu’il les regardait.

Par jalousie sans doute, les autres acteurs faisaient des gorges chaudes de ses succès.

Ils disaient que ce comédien marchait sur la tête.

Un recrutement hasardeux

16 septembre, 2010

Le « bleu » avait trouvé un bleu de travail à enfiler. C’était Luigi, l’Italien, qui le lui avait prêté. Luigi était  le seul avec qui le « bleu » parlait, car Luigi avait connu la même situation, il y avait si longtemps. Georges, le chef de chantier, tenait le « bleu » à l’œil. La fois précédente, l’irresponsabilité du dernier embauché qui s’était coupé un doigt et s’était plein aux syndicats des mauvaises protections, avait coûté cher aux patrons, et Georges s’était vu vertement reproché son manque de vigilance. 

Cette-fois-ci, bonne nouvelle : le bleu se taisait et bossait. Plutôt bien. Cependant, son caractère renfermé inquiétait un peu Georges : on ne savait jamais à quoi il pensait le « bleu », il aurait pu fomenter un sale coup dans sa drôle de caboche. Mais Georges n’avait pas le temps de s’attarder sur ces hypothèses, le chantier avait pris du retard et si l’immeuble n’ouvrait pas dans les temps prévus, ce serait encore de sa faute ! Il avait donc du  recruter le « bleu » en quatrième vitesse. 

Un matin brumeux, il l’avait repéré sur le trottoir d’une banlieue délabrée où il savait qu’on pouvait se procurer de la main d’œuvre pas chère dans la discrétion absolue puisqu’aucun de ces pauvres hères, en recherche quotidienne de petits jobs illégaux, n’avait de papiers en règles. 

Georges avait recruté le « bleu » sur sa carrure athlétique. Il n’avait pas osé regarder l’état de ses dents comme les romains le faisaient en achetant un esclave : pourtant, il en avait plus qu’assez des rendez-vous chez le dentiste de ses ouvriers. Sur le chantier, on avait besoin de forces non seulement vives, mais herculéennes et si possible endurantes à la peine. Les autres renâclaient aux travaux physiquement épuisants ou dangereux. Et puis dès qu’un maladroit se tordait un poignet ou se froissait un muscle, il se précipitait à l’infirmerie en piaillant. Et c’étaient des arrêts de travail à n’en plus finir, de la paperasse à remplir, parfois même l’inspection du travail, auprès de laquelle un pleurnichard allait se plaindre, éprouvait le besoin de s’en mêler. Au final, les ennuis administratifs retombaient toujours sur le dos du chef de chantier. 

Bien que le comportement taciturne du « bleu » lui parût bizarre, Georges semblait content de son recrutement. De loin, il observait la silhouette du « bleu ». Il ne rechignait à rien, ni aux lourdes charges, ni à monter sur des tréteaux dont on n’avait pas pris le temps d’assurer solidement l’équilibre. Finalement, son mutisme arrangeait le chef de chantier. Le « bleu » n’irait pas gémir sur les conditions de travail à la première écorchure. Il ne profitait même pas de pauses à rallonge pour raconter sa vie aux copains. Il arrivait le premier et partait le dernier. Les autres, agacés par son abnégation, le méprisaient, profitant même honteusement de la situation illégale du « bleu » pour lui laisser les travaux les plus fastidieux ou les plus risqués.

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On va se faire suer

15 septembre, 2010

Autrefois Marcel tenait des discours enflammés à Lucie.

Ils s’aimaient d’un amour brulant.

Surtout quand l’été était torride.

L’hiver, ils se serraient l’un contre l’autre autour d’une petite flambée.

Aujourd’hui, ils vivent dans une cité qui s’est embrasée.

De plus,  le torchon brûle entre eux.

La dernière aventure de Marcel est l’étincelle qui a mis le feu aux poudres.

Il devrait faire attention de  ne pas jeter de l’huile sur ce dernier.

Ni sur personne d’ailleurs.

Comme on le voit, il y a une chaude ambiance dans ce récit.

Tous pour le W!!!

14 septembre, 2010

Les lettres de l’alphabet ne jouissent pas toutes d’un statut égal. Il ya là une nouvelle injustice méconnue à réparer. Mon combat personnel et mon engagement sans faille pour le W est célèbre : j’aime bien le W. C’est une lettre délaissée malgré son utilité avérée. Elle est désespérément seule. Personne n’en veut sauf au scrabble peut-être. Et encore, si l’on tombe sur « mot compte double » ! 

Pourtant, à la SNCF, le W permet de signifier que l’on a bien accroché les wagons dans l’ordre où ils doivent l’être. C’est important ça, que les convois partent dans les dispositions convenues ! 

Au restaurant, le W indique rapidement les toilettes aux empressés. Imagine-t-on une porte complètement muette ou ne figurerait que le C pour tenter d’informer sur la direction des lieux d’aisance ? Quel inconfort pour la clientèle ! 

Au stade, le W permet aux supporters, pourtant illettrés pour la plupart, de s’exprimer à haute voix au moment précis où l’avant-centre local vient, d’une reprise fulgurante, de manquer le but adverse : « Waouh !!!! ». 

Les historiens n’ont pas hésité à en user abondamment pour baptiser l’endroit où Napoléon s’est fait battre à plates coutures par Grouchy pendant que les renforts qu’il attendait batifolaient dans la campagne wallonne.

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S’épanouir

13 septembre, 2010

Le peuple était exaspéré par l’augmentation du prix de l’essence.

Il pestait aussi contre la hausse des impôts,

Qui n’empêchait pas l’accroissement du déficit.

Ni l’endettement massif.

L’explosion des banlieues menaçaient.

Les radars se multipliaient.

Le trou de la couche d’ozone prenait de l’ampleur.

Pendant ce temps, la Chine connaissait un taux de croissance record.

Les pays en émergence émergeaient.

On l’aura compris : le moral baissait.

Nos controverses philosophiques (2)

12 septembre, 2010

Monsieur Lenoir profite des premiers beaux jours pour repeindre les volets de sa maison. En vert. Monsieur Leblanc, en bras de chemise, s’approche de son voisin d’un air benoit, en tirant sur sa bouffarde. 

« Qu’est-ce que vous faites, Monsieur Lenoir ? » 

L’interpellé répond qu’il repeint ses volets. En vert. Comme Monsieur Leblanc peut le voir. 

Monsieur Leblanc approuve, il pense qu’il faut s’accrocher aux petits plaisirs de la vie qu’on nous laisse encore. 

Monsieur Lenoir rétorque qu’il trouve son voisin bien maussade en ce moment. Mais Monsieur Leblanc a envie de parler : 

« Vous comprenez, Monsieur Lenoir, on nous enlève tout : la retraite à 60 ans, le bistrot du coin qui ferme, le curé du village qui n’est pas remplacé, le minitel, les camions-poubelles, les émissions culturelles à la télé… Qu’est-ce qu’il va nous rester ? Hein ? Je me le demande ! » 

A ce moment, Monsieur Lenoir a un geste précis à exécuter de son pinceau chargé de couleur, ce qui fait qu’il ne répond que d’un grognement à l’argumentation de Monsieur Leblanc. Ce dernier s’estime encourager à poursuivre : 

« C’est tout juste si on a pu sauver notre lundi de Pentecôte ! Vous vous rendez-compte ? C’est le seul jour de l’année où je peux aller voir ma sœur dans le Cantal ! » 

Monsieur Lenoir se recule de deux pas pour admirer la teinte prise par ses volets. Verts. Comme toujours, il pense que Monsieur Leblanc qu’il aime bien par ailleurs manque un peu de recul sur la vie. Il va donc lui faire part de son opinion en prenant un peu de hauteur. 

« Voyez-vous, Monsieur Leblanc, le drame c’est surtout qu’on nous enlève des choses qui ne servent à rien ou alors que nous utilisons pour ronchonner ou maugréer entre nous ! »

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Impressions fugitives

11 septembre, 2010

Lucien a toujours l’impression d’être de passage où qu’il se trouve.

Il n’a connu que des jobs temporaires.

Il est dans une précarité financière permanente.

Sa situation sentimentale est instable.

Son avenir est incertain.

Ses rentrées d’argent sont éventuelles.

Mais il entretien l’espoir  fragile

De se prélasser un jour dans un lit douillet

Et de déguster des mets délicats.

Justice !

10 septembre, 2010

Maurice maniait un langage châtié.

Son visage était parcouru de rides accusées.

Lorsqu’il souriait, son regard devenait facilement complice.

Mais il avait une haleine chargée.

Lorsque sa fille agitait ses petites menottes devant lui,

Il avait du mal à réprimer son sourire.

Il avait été le témoin d’une scène étrange.

Mais n’avouerait pas le secret détenu par lui seul.

Maurice se condamnait au silence.

Grand-mère Martinaud

9 septembre, 2010

Grand-Mère Martinaud nous terrifiait. Avec son nez en bec d’aigle qui rejoignait son menton en galoche, elle ressemblait à l’un de nos héros de dessin animé sauf que celui-ci évoluait dans un monde de bêtes féroces et de robots sanguinaires. Le héros en question se battait comme un lion contre des êtres monstrueux et du coup, il nous était beaucoup plus sympathique que grand-mère qui, selon nous, n’avait aucun exploit surnaturel à son actif, à part l’habitude de nous priver de dessert lorsque nous émettions un gros mot de nos bouches enfantines.

Grand-Mère Martinaud s’habillait à l’ancienne, comme on le voit dans les films historiques, d’une longue robe noire fermée jusqu’au menton, ce qui lui donnait un air encore plus ténébreux.

Le pire, c’est que, sur son bec crochu, elle portait des lunettes noires qu’elle ne retirait jamais. Je n’ai donc jamais croisé le regard de grand-mère. Dans la horde de ses petits-enfants qui gravitaient autour d’elle, tous les fantasmes étaient permis à propos des yeux de l’aïeule. Monique, ma sœur, pensait que le regard de sa grand-mère devait être tellement terrible qu’elle portait une protection pour ne pas s’horrifier elle-même dans un miroir ! Mon frère Louis qui n’avait peur de rien, racontait qu’elle n’avait pas d’yeux Ma cousine Mariette relevait que c’était impossible puisque l’ancêtre était capable de détecter un vol éventuel de biscuits dans sa boîte métallique et de nous passer un savon en nous traitant de petits vauriens lorsqu’elle constatait un vide anormal. Armand, le frère de Mariette était d’avis, après avoir bien étudier le problème, que Grand-Mère louchait terriblement.

Un détail parachevait l’atmosphère de mystère qui entourait cette silhouette fantomatique. Grand-Mère Martinaud portait autour de son cou une fine chaînette qui retenait une petite clef à l’aspect doré dont l’éclat sur sa poitrine ne manquait pas de nous intriguer.

Aucun de nous n’osa jamais demander l’usage de cette clef. Sauf Louis qui tenta le coup, le jour de ses dix ans en comptant sur un hypothétique attendrissement de son ancêtre pour obtenir une réponse à cette énigme. Anniversaire ou pas, la sanction fut sévère. Louis fut privé de dessert et menacé de douze coups de martinet pour impertinence inacceptable. Sa mère dut intervenir en appel pour obtenir le sursis. Pendant de longues années, la clef de Grand-Mère Martinaud fut donc l’objet de toutes nos investigations et le centre de tous nos délires. L’affaire se corsa le jour où Mariette fit un rapprochement entre la clef et le coffret qui trônait au-dessus de la cheminée de Grand-Mère Martinaud. En approfondissant la réflexion, nous nous aperçûmes qu’aucun de nous n’avait jamais vu ce que contenait ce coffret ni même été témoin de son ouverture par notre grand-mère. Une hypothèse prit corps dans nos conversations : la clef que portait Grand-Mère Martinaud ouvrait certainement ce coffret dont notre terrible aïeule défendait ardemment l’accès.

 

(suite…)

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