Nos controverses philosophiques (3)

Aujourd’hui, Monsieur Leblanc est déchainé. Il dit que la vie est trop courte pour qu’on s’égare dans des détails sans importance, il faut savoir aller à l’essentiel.

Par exemple, le leader du championnat de foot, on s’en fiche complètement.

Le chiffre d’affaires de Monsieur Lenoir lui est totalement égal.

La nouvelle chanteuse à la mode l’indiffère. De toute façon, il y en aura une autre demain.

Non, ce n’est pas ça la vraie vie ! Qu’en pense son voisin ? Hmmm ?

Monsieur Lenoir, comme toujours, s’amuse des emportements de Monsieur Leblanc qui a de la peine à prendre du recul sur les affres de l’existence en dépit de son aide affectueuse.

« Tout beau l’ami ! Voilà beaucoup de certitudes ! D’abord une question : faut-il toujours avoir des réponses à tout ? Ne faut-il pas se contenter de croire ? »

Monsieur Leblanc est interloqué. Il n’avait jamais imaginé qu’il faille distinguer certitude et croyance. Que veut donc dire Monsieur Lenoir ? Ce dernier s’explique :

« Par exemple, je ne crois pas que vous soyez intelligent. Attention ! Ce n’est pas une certitude, c’est une simple croyance.  Selon moi, vous avez une forme d’intelligence qui relève plus d’une espèce d’intuition. Vous voyez ce que je veux dire ? » .

Monsieur Leblanc a de la peine à suivre Monsieur Lenoir. Aussi celui-ci va-t-il développer par un exemple astucieusement choisi.

« Par exemple, vous ne comprenez rien à l’informatique, mais par je ne sais quel miracle, vous arrivez à envoyer des mails quand même ! C’est très fort ça, Monsieur Leblanc ! »

Alexandre Leblanc se rengorge. Il est vrai qu’il manie assez facilement sa messagerie après avoir pris soin d’écrire en gros caractères sur un papier qu’il a positionné bien en vue devant lui, la procédure à suivre et la liste des boutons qu’il convient d’enfoncer, dans l’ordre où ils doivent l’être les uns après les autres.

Monsieur Lenoir poursuit : 

« Un autre exemple : vous ne comprenez rien à la politique ! Heureusement que j’organise des petits meetings chez moi à votre seule intention ! Là, parfois, vous saisissez quelques bribes de ma pensée ! »

Monsieur Leblanc reconnait que le contenu des discours des grands leaders de partis  lui échappe un peu. L’utilité de leurs prestations ne lui parait pas évidente non plus.

Mais Monsieur Lenoir lui est d’un grand secours. Au moment des dernières élections, Monsieur Lenoir a su guider son choix qui, comme par hasard, coïncidait avec le sien.

Monsieur Lenoir tient à prendre Monsieur Leblanc en mains pour le faire progresser :

« Quand je vous entend aligner les lieux communs, Monsieur Leblanc, je suis affligé. Approfondissez votre réflexion ! Tenez, nous allons faire un exercice : pourquoi  les gens veulent-ils tous être beaux ? »

Monsieur Leblanc tire un instant sur sa pipe dans une attitude méditative :

« Eh bien, pour qu’on les regarde, pardi ! »

Monsieur Lenoir s’astreint à une attitude positive et tolérante à l’égard de son élève pour ne pas décourager ses efforts :

« Mouais, ce n’est pas faux, mais allons un petit peu plus loin ! N’y a-t-il pas là comme une peur de vieillir et de mourir ? »

Monsieur Leblanc est séduit par cette réflexion :

« Ah ! bîn… si ! Vous avez raison ! »

Monsieur Lenoir développe brillamment son paradoxe :

« Finalement, c’est très dur à regarder le beau ! C’est presque pathétique ! »

Monsieur Leblanc s’accroche un instant à sa bouffarde pour bien comprendre cette dernière envolée de Monsieur Lenoir.

« Alors, c’est pour ça que vous êtes moche, Monsieur Lenoir ? »

Monsieur Lenoir se sent un peu pris à contre-pied par cette répartie imprévue.

« Euh, je n’irai peut-être pas jusque là, Monsieur Leblanc ! »

Monsieur Lenoir sent qu’il faut prendre le dessus  pour rappeler sa suprématie intellectuelle dans ses conversations avec son voisin.

« L’important est de s’assumer tel qu’on est. J’avoue que dans certains cas, c’est difficile. Notamment avec vos cent quinze kilos et votre grosse verrue sur le nez. Sans parler de votre manière de marcher de guingois, Monsieur Leblanc ! »

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