Dans l’ombre d’un roi (partie 2)

La bataille aux portes de Paris fut longue, indécise et terrible. Jean y participa aux cotés du Roi qui se montra d’un courage exemplaire mais aussi d’une imprudence folle si bien que Jean dut s’employer à sauver sa vie tout en protégeant celle de son souverain. Rapidement, la plaine fut jonchée de morts par centaines sans que l’on puisse déterminer le vainqueur. Cependant la pression exercée par les assaillants fut telle que Louis XI du consentir de nombreuses concessions par des traités de paix qu’il signa sous le regard arrogant de ses adversaires à Saint-Maur et Conflans.

Dans une attitude de feinte soumission, sa Majesté promit pratiquement n’importe quoi : un morceau de Normandie à l’un, un petit bout de Picardie à l’autre.

Mais Louis le Onzième était un trop fin politique pour ne pas s’entourer des apparences de la légitimité. Aussi, résolut-il de faire avaliser ses décisions en réunissant les Etats Généraux à Tours. La démocratie étant un exercice périlleux dans ces temps si incertains, Jean de Sèvres fut chargé de composer l’Assemblée de telle sorte que le résultat de ses travaux coïncide avec les projets royaux. La mission de Jean de Sèvres ne se déroula pas sans peine, mais le jeune homme avait pris de son maître toutes les mauvaises habitudes qui faisaient les bons politiciens. Il promit à son tour un avenir radieux aux futurs membres de l’assemblée si bien que celle-ci, dans son auguste sagesse, valida sans restriction les décisions de sa Majesté.

Plus tard, Louis ne tiendra, comme d’habitude, aucune des promesses qui la gênaient. Il n’avait jamais été question, dans son esprit tortueux, d’accepter que la Normandie soit séparée du royaume.

Pendant les mois suivants, Jean de Sèvres recevait tous les jours de ses « émissaires spéciaux » des messages qui lui indiquaient que les ducs de Bretagne et de Bourgogne se morfondaient et affichaient une certaine amertume des roueries perverses et arrogantes du Roi Louis. Pour dire la vérité, lassés d’être bernés, de fausses promesses en serments de pacotille, les vassaux de sa Majesté envisageaient sérieusement de reprendre les armes. Jean fut inquiet de ces informations convergentes. Le Roi Louis, grâce à sa ruse, s’était jusqu’ici sorti de nombreuses situations dangereuses, mais la chance ne pourrait pas s’accrocher indéfiniment à ses chausses. Jean de Sèvres s’ouvrit de ses alarmes au monarque.

Louis XI souleva sa paupière lourde en écoutant son rapport. Il connaissait parfaitement les misérables subterfuges qu’il avait du employer pour maintenir l’intégrité du Royaume de France et savait que ses adversaires commenceraient à s’en montrer courroucés. Il prit ses résolutions :

-          Mon bon Jean, vous avez raison et je vous suis gré de prendre à cœur les affaires du royaume ainsi que celle de ma misérable existence. Allons, il est temps de conclure une paix définitive avec mon cousin de Bourgogne !

C’est ainsi que fut décidée l’expédition de Péronne où les deux protagonistes avaient convenu de se rencontrer pour rechercher les modalités d’un traité qui devait assurer une concorde définitive entre leurs deux armées.

Jean entrevit alors l’espoir d’une époque meilleure, plus sûre dans laquelle il aurait du temps à lui pour s’occuper de Louisette et de leur avenir pour lequel il formait déjà les plus doux projets. Jean n’avait pas encore exploré les tréfonds de l’âme madrée de son maître.

A Péronne, où Jean de Sèvres faisait partie de la garde rapprochée de sa Majesté, les deux délégations rivalisèrent de faste et de luxe. Avant même les premiers entretiens politiques de nombreuses fêtes se déployèrent dans la ville comme pour conforter l’espoir d’un futur apaisé entre les belligérants.

C’est dans cette atmosphère de liesse qu’éclata la nouvelle de la rébellion des habitants de Liège, notoirement soutenue et activée par des émissaires du Roi de France qui échappaient au contrôle de Jean de Sèvres.

Le duc de Bourgogne entra dans une colère noire. Le Roi de France s’était joué de lui une fois de plus en lui contant mille fariboles par devant lui, tout en aiguisant les couteaux de la révolte dans son dos. Mais, cette fois-ci, il tenait ce traître à sa merci, à Péronne, prisonnier dans la citadelle où il avait établi sa résidence.

Pendant les jours qui suivirent, Charles le Téméraire connut des moments d’une grande irrésolution. Jean de Sèvres fut chargé par sa Majesté de multiples contacts auprès de l’entourage du Duc pour assurer celui-ci de son étonnement et de sa stupéfaction à l’annonce de la révolte des liégeois. Jean de Sèvres, sans être convaincu lui-même, dut multiplier les protestations d’innocence. D’homme de main, il avait conquis peu à peu le statut délicat d’ambassadeur du Roi dans les tractations politiques stratégiques.

Il fit si bien que le quatrième jour enfin, après avoir envisagé toutes les solutions, y compris le régicide, Charles, duc de Bourgogne, convoqua littéralement le Roi de France en ses appartements. Le vassal accueillit le suzerain en grand apparat. Il avait revêtu un pourpoint de satin, ourlé d’or et d’argent. Le Roi de France, chichement habillé de noir comme à son habitude, avait une mine de quémandeur face au seigneur des lieux.

Dire que les paroles furent chaleureuses et l’entretien courtois ne correspond pas vraiment à la réalité historique. Louis XI protesta de nouveau de sa bonne foi. Charles avait décidé de le prendre au mot.

-          Puisqu’il en est ainsi mon cousin et que vous convenez que l’attitude des bourgeois de Liège est une insulte à notre pouvoir, vous n’aurez aucune hésitation à joindre votre armée à la mienne pour les punir sur le champ !

C’est ainsi qu’il fut convenu que les soldats du Roi et l’armée du duc se mettraient en marche dès le lendemain pour se porter à l’encontre des Liégeois et châtier l’insolence de leur tentative d’insurrection.

Lorsque Jean de Sèvres se trouva face à face avec sa Majesté, il comprit d’emblée à son regard éteint que celle-ci n’aurait aucune vergogne à se coaliser avec son ennemi pour anéantir ses alliés d’hier. Fidèle jusqu’au bout, en dépit de l’aversion qu’il ressentait pour la duplicité des manœuvres politiques, il proposa immédiatement d’accompagner le Roi jusqu’aux remparts de Liège. Pour la première fois depuis longtemps, Louis le Onzième fut embarrassé en lui répondant :

-          Mon bon Jean, je vous suis reconnaissant de votre dévouement. Mais vous en avez assez fait pour la Royauté. Courrez en Touraine rejoindre votre Louisette !

Affaibli par plusieurs jours d’incertitude sur son propre sort, le Roi fut prit d’une quinte de toux.

Jean comprit que sa Majesté faisait don de sa personne à la grandeur du Trône de France dans une expédition qu’il savait particulièrement périlleuse et qu’en cet instant, le Roi lui faisait ses adieux en lui permettant de sauver sa vie.

C’est ainsi qu’en ce matin d’automne, Jean assistait au départ des deux armées conjointes. Soudain, perçant un ban de brouillard, le Roi s »approcha, monté sur l’un de ses plus beaux destriers blancs. Il avait poussé la duplicité jusqu’à endosser les couleurs du Duc de Bourgogne qui chevauchait à ses cotés, fier et droit. Le Roi  se pencha vers Jean de Sèvres au-dessus de l’encolure de sa monture :  -          N’ayez aucune tristesse, Jean ! Ne regrettez rien ! Voici un présent de ma part pour Louisette ! Ouvrez le plus tard en mémoire de Moi ! 

Le Roi tendit à Jean un écrin que celui-ci enfourna immédiatement dans son pourpoint. Le lendemain, alors qu’il chevauchait vers sa province natale, le cœur lourd, Jean  ne put résister à la tentation d’admirer le cadeau d’adieu de sa Majesté. Précautionneusement, il ouvrit le présent pour voir apparaître un collier brillant de milles feux. Un billet replié en quatre l’accompagnait que Jean de Sèvres déplia : 

            « Rendez-vous dans six mois à Amboise, Jean ! La fête continue » Jean de Sèvres reprit une course plus légère vers Louisette et sourit à la vie. 

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