Dans l’ombre d’un Roi (partie 1)

Dans la brume matinale qui couvrait le pays d’Artois, Jean de Sèvres regardait avec nostalgie l’armée se préparer à son départ pour Liège. Le hurlement des ordres, le cliquetis des armes et le hennissement nerveux des chevaux s’entremêlaient dans le brouhaha et l’agitation qui précédent les grandes batailles. Les quelques années qu’il venait de passer auprès du Roi s’achevaient. 

Le jour où son oncle, promu ministre de sa Majesté après avoir été son barbier, le présenta à Louis le Onzième lui paraissait lointain. Peut-être même avait-il connu cet instant dans un autre monde. Pourtant cette rencontre avait eu lieu à l’été 1464 : quatre années seulement le séparaient de ce moment où Louis fut séduit d’emblée par le jeune homme.

Le Roi fut rassuré par la haute stature de Jean. Le regard bleu, perçant et malin sous la crinière blonde du jeune nobliau plut également à sa Majesté. Son discours et son maintien modeste achevèrent de conquérir Louis. Son allure souple et féline l’intrigua : mentalement, le souverain le compara à son chat. Jean de Sèvres entra immédiatement à son service rapproché. Il n’eut aucune précision sur les missions qui lui seraient confiées, mais il allait apprendre à les connaître rapidement.

Dans les premiers temps, Jean fut prié d’assister aux séances du Conseil du Roi. Non pas pour y participer, bien entendu. Il devait simplement se tenir dans l’ombre du mur, en retrait du trône royal et écouter. De cet endroit, il assistait à toutes les réunions. Louis XI s’était violemment débarrassé des conseillers de son père Charles qu’il exécrait. Les nouveaux venus dans son entourage étaient des hommes de basse extraction. Mais l’appétit de pouvoir étant une maladie qui s’attrape facilement, chacun, lors des séances du Conseil de sa Majesté, essayait d’y briller soit par la flagornerie soit par une obéissance servile.

De sa place, Jean, doté d’un sens de l’observation aiguisé, visitait peu à peu les coulisses de ce grand théâtre qu’est la comédie humaine. Il se tenait droit, dans le dos de sa Majesté, de sorte qu’il ne pouvait pas discerner l’effet des répliques de ses ministres sur son visage. Mais, parfois, après la réunion, Jean croyait deviner dans le rictus de la physionomie royale une espèce de contentement malin, comme si Louis le Onzième se félicitait de quelque bon tour qu’il venait de jouer aux membres de son entourage qui avaient cru pouvoir le manipuler.

Très vite Jean de Sèvres comprit les ressorts de l’action de son maître. Louis était pénétré de la grandeur de sa tâche. Le Royaume sortait ravagé d’une guerre sans fin avec les anglais, il fallait le redresser et d’abord le conforter, donc l’agrandir. Des ennemis avides se pressaient à ses portes dont le duc de Bretagne et Charles de Bourgogne s’avéraient les plus actifs et les plus batailleurs.

Louis qui n’avait confiance en personne fit une exception rarissime pour le jeune homme qu’il avait attaché à ses basques. Jean découvrit avec stupéfaction les réseaux d’influences et d’espions que le Roi avait noués dans toutes les cours d’Europe, par lesquels il entendait être informé des agissements des ennemis du royaume qui grenouillaient à ses frontières.

Le premier engagement chaud dans lequel se trouva impliqué Jean de Sèvres fut l’affaire Rubempré. L’homme que le Roi entretenait dans la cour du Duc de Bourgogne fut arrêté et accusé d’avoir voulu assassiner Charles le Téméraire. Jean de Sèvres pris la tête d’une expédition pour sauver l’agent de Louis. Il ne fallait surtout pas qu’il parle sous la torture de façon à ne pas porter atteinte au crédit du Roi de France.

Dans les couloirs sombres et sordides des geôles du Duc de Bourgogne, l’engagement fut sanglant entre les hommes de Jean de Sèvres et la garde du Duc. Ployant sous le nombre, Jean de Sèvres sauva sa vie d’extrême justesse et rentra penaud à la cour en craignant fortement les remontrances de sa Majesté.

Contrairement à son attente, le Roi qui ne riait jamais, s’esbaudit bruyamment. C’est à cette occasion que Jean de Sèvres prit sa première leçon de cynisme politique. Louis XI, dès que la nouvelle d’une tentative d’assassinat du Duc Charles avait été portée à sa connaissance, avait dépêché une ambassade extraordinaire auprès de son cousin pour l’assurer de son affection et lui confirmer, avec toute l’indignation qui convenait, qu’il n’était absolument pour rien dans cet odieux complot. Son cousin, convaincu par cette mission, avait donc décidé de libérer Monsieur de Rubempré de sorte que Jean avait pris des risques inconsidérés pour sauver un homme qui allait sortir de prison.

Le Roi aimait beaucoup la fougue du jeune Jean et se délectait à lui enseigner la rouerie de sa fonction. Jean apprenait vite et se prenait d’affection pour ce monarque d’une apparence si fruste mais d’une grande intelligence. Il estimait que le gouvernement du royaume était bien assuré malgré les ennemis qui s’agitaient de tous cotés avec les intentions les plus agressives. Pour Jean, le mérite d’un souverain qui se préoccupait si peu de sa personne en ressortait grandi.

Le rôle de Jean était particulièrement dangereux. Habile bretteur, il dut se défaire de nombreux spadassins qui attentèrent à sa vie dans les environs du château de Tours où aimait à se réfugier sa Majesté.

Pendant cette époque troublée, Jean de Sèvres était tombé éperdument amoureux de Louisette, une jeune lingère au doux sourire et aux yeux si purs. Au début de leurs relations, Louisette ne connaissait rien de la réalité des missions de Sèvres. Peu à peu, la fine mouche comprit les risques que courait continuellement son amoureux. Elle savait qu’elle ne l’arrêterait pas dans son entreprise tant était grand son attachement à la monarchie. Aussi Louisette priait-elle beaucoup et passait-elle le reste de son temps à attendre le retour de Jean vivant. Elle trompait son angoisse en chantant les comptines de son enfance d’un filet de voix charmant, tout en livrant son linge propre dans les ruelles de la vieille ville.

L’année 1465 fut celle de tous les dangers pour le monarque. Le duc de Bretagne, Charles de Bourgogne et quelques autres confédérés liguèrent leurs efforts pour attaquer lâchement Paris alors que le Roi guerroyait en Auvergne. Sa Majesté décida d’accourir à brides abattues, à la tête de son armée, pour défendre la ville.

 

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