G1, G2 et H

« Le premier qui bouge un cil, je le bute ! » 

La phrase est un peu conventionnelle dans ce genre de situation, mais elle produit toujours son effet. Les deux malfrats nous ont jetés dans la salle de réunion sans ménagement. 

Berthier,  le directeur d’agence, tente encore de plastronner : 

« Je m’élève… » 

« Ta gueule !… » 

Berthier ne s’élèvera plus pour un petit moment. Il préfère essuyer ses lunettes aux montures dorées avec son ineffable pochette rouge assortie à sa cravate bordeaux. 

En face de lui Ballandreau, le caissier a assis ses cent douze kilos dégoulinant de sueur dans un siège qui grince furieusement sous le poids de son occupant. Il passe un mouchoir d’une propreté douteuse sur son font dégarni, tout en torturant convulsivement sa moustache grise de l’autre main. Ballandreau en est à son troisième hold-up. 

Mademoiselle Louise, la chef-comptable, est prostrée, comme repliée sur elle-même. Son visage austère disparait sous sa tignasse échevelée. Elle pleure probablement. On la sent au bord de la crise de nerfs. Si elle craque la situation va devenir compliquée. Je devrais peut-être lui parler, mais je crains d’aggraver son angoisse. 

La situation, on la doit à la diligence de Ludovic qui tente encore de faire bonne figure en face de moi. Ses yeux écarquillés lui donnent toujours un air étonné. Mais cette fois-ci, il est surpris pour de bon. Il ne cesse de redresser la mèche blonde qui lui tombe sur le nez. 

Ludovic était au guichet au moment où les trois énergumènes sont entrés dans la banque en brandissant leurs Kalachnikov. Je dis Kalachnikov car je ne connais pas d’autre nom pour ces armes de guerre à l’aspect meurtrier comme on en voit qu’au cinéma. Toujours est-il que si Ludovic les avait laissés nous dévaliser et s’en aller paisiblement avec leur butin, nous serions tranquilles. Peut-être même déjà rentrés à la maison. Mais il a cru bon d’activer du pied le système d’alarme.

Compte tenu du temps habituel de réactivité des forces de l’ordre, nous avions encore une chance que les trois gangsters s’enfuient sans casse. Par malheur, la police a battu tous ses records de célérité. A croire que la plus grande partie du commissariat d’arrondissement patrouillait dans le quartier. Dans les cinq minutes, nous avions droit à un concert de sirènes hurlantes. 

En un mot la banque est cernée par une colonie de voitures bleues et blanches aux gyrophares fulgurants. J’imagine qu’à l’abri de leurs véhicules, se protègent une armée de fonctionnaires dont le souci doit être, en cet instant précis, d’évaluer l’intérêt de nos vies au regard de l’avantage que procurerait un assaut en règle débouchant sur des arrestations très avantageuses pour des carrières que je leur souhaite prometteuses. 

Avec un peu de chances, peut-être aurons nous droit aux hommes cagoulés du GIGN. Notre affaire est grave, que diable ! 

Au point où on en est, autant prononcer le mot : nous sommes otages. Je trouve que tant qu’on n’a pas connu le désagrément de cette condition, on emploie ce nom n’importe comment. A l’occasion de la moindre grève des transports en commun, par exemple, on trouve toujours un usager qui estime « être pris en otage » ! 

Ils sont deux à tourner autour de nous. Equipés comme des combattants chargés de l’assaut en première ligne. Pour ne pas donner d’indice sur leurs prénoms, ils s’appellent G1 et G2. G1 est petit râblé, l’œil et la mèche noir, genre ibérique et, comme il se doit, très mal rasé. Il s’exprime avec un fort accent étranger. Portugais, peut-être. En tous cas, il se donne un mal de chien pour nous faire peur en mimant un vrai mitraillage ce qui a pour effet de paniquer encore un peu plus cette pauvre Mademoiselle Louise, dont la silhouette est agitée de soubresauts sporadiques. 

G2 est un grand efflanqué, la tignasse rousse vaguement  peignée, la bouche ouverte et le menton galoché. On a toujours l’impression qu’il va parler, tout en se rendant compte au dernier moment qu’il n’a rien à dire. C’est G1 qui fait régner la terreur dans la salle et de l’avis général, ça suffit amplement. 

Quant à leur chef, il est resté dans le hall d’entrée pour négocier avec les autorités. Ils l’appellent H. Il a choisi une autre lettre que ses comparses. C’est une marque de distinction qu’il a acquise probablement de haute lutte pour bien montrer que c’est lui qui dirige la manœuvre. Il a donné des ordres stricts. A la moindre tentative de fuite, G1 et G2 ont été invités à « tirer dans le tas ». En dépit de la vulgarité de l’expression, Berthier a compris et nous demande d’obéir servilement aux trois hommes. 

Pour l’heure, les hurlements téléphoniques qui nous parviennent de la pièce voisine laissent présager que les discussions se passent mal et que nos destins potentiels ne se portent pas beaucoup mieux. 

Je crois comprendre que nos geôliers réclament une voiture. C’est logique. H exige de plus un avion spécialement affrété qui devra être prêt à s’envoler pour l’étranger sur l’aéroport le plus proche. Pour marquer sa détermination, il souligne au passage qu’il détient quatre otages et qu’il n’aura aucun état d’âme à les liquider un par un si les pouvoirs publics manifestaient quelques hésitations devant ses exigences. 

Ludovic me regarde. Je sens qu’il commence à regretter son excès de zèle. Ballendreau, dont j’admire la placidité, continue à s’éponger la figure avec le même mouchoir. Quant à Mademoiselle Louise, elle semble entrer en transe sous le coup des dernières paroles braillées par H promettant nos misérables existences à une fin prochaine en cas de résistance intempestive de la force publique. 

Berthier juge le moment venu de démontrer son sang-froid. Il se lève et essaie un nouvel acte d’héroïsme. 

« Ecoutez, soyons raisonnables ! Je vais tout arranger ! » 

Non, Berthier n’arrangera rien, il vient de prendre une bonne beigne de la part de G1. Le coup est parti comme l’éclair, Berthier se trouve projeté sur son siège avant même d’avoir formulé l’idée de s’y rassoir. Il tente de remettre sa mâchoire en ordre avec la dignité dont il est encore capable. 

Je croise de nouveau le regard de Ludovic. J’ai l’impression qu’il se marre en douce. A vrai dire, l’idée que Berthier se soit pris une bonne claque ne nous dérange pas vraiment. Son arrogance de petit chef nous a souvent donné des envies de coups. Ceci étant, les circonstances ne se prêtent pas à de basses vengeances administratives. Je fais signe à Ludovic de ne pas se réjouir de l’incident. 

D’autant plus que H vient d’entrer. Ses cent vingt kilos, engoncés dans un corps de déménageur forceraient le respect dans d’autres lieux. Pour le moment, il s’agit simplement de ne pas le contrarier. Son faciès de boxeur se promène sur nos silhouettes apeurées. 

« Toi !» clame-t-il en tendant son index courtaud vers moi. 

Je ne m’étonne pas. A l’école primaire, les interrogations orales orageuses s’abattaient à tous les coups sur ma pauvre tête de potache martyrisé. Mais là, le sujet de conversation risque d’être beaucoup plus expéditif. Mentalement je passe en revue  mes trente cinq ans d’existence. Je n’ai pas oublié de vivre et de bien vivre. Josiane, Bernadette, Lorette et toutes les autres pourront en témoigner. Grâce au ciel et à ma prudence légendaire, je n’ai pas de descendance, ce qui épargnera aux commentateurs de s’attendrir sur les orphelins. Mes maigres économies soulageront les derniers jours de ma pauvre grand-mère qui vivote au fond du Cantal. 

Je suis donc H avec un apparent détachement, ou plutôt il me fait passer devant lui avec une courtoisie très relative. J’ai l’impression, un court instant, que mes compagnons de captivité soupirent de soulagement et que ma sérénité impressionne mes tortionnaires. N’aurais-je pas tendance à romancer un peu mes intuitions ? 

Je me suis trompé sur leurs intentions : H a faim. Il faut dire que le siège dure depuis trois heures et que les débats ne font que commencer. Il a réclamé à ses assiégeants un panier de victuailles que je dois aller chercher sur le trottoir en n’oubliant de faire le malin si je vois ce qu’il veut dire. Je l’assure que je n’ai aucune intention de me distinguer, étant d’un naturel plutôt discret et réservé. A son regard torve, je me demande s’il n’est pas en train de se dire que je me fiche de sa figure. 

Dehors, le soleil de printemps se réfléchit sur le pare brise des voitures policières qui m’entourent à quinze mètres de distance. Au-delà, je devine des têtes et des casquettes qui dépassent prudemment du toit des véhicules, tout en disparaissant au moindre bruit suspect. Je n’avais jamais été encerclé par les orifices noirs et menaçants d’une vingtaine d’armes à feu. Il faudra que je me souvienne de l‘impression que ça produit sur mon ego. Si je me tire vivant de cet imbroglio. 

« Ramasse le panier ! » 

Dans mon dos, l’ordre de H est lancé sur un ton qui n’est guère amène mais je n’ai pas d’autre choix que de relever la corbeille qui a été posée sur le pavé, recouverte d’une serviette à carreaux rouges. 

Lorsque je retrouve mes compagnons de malheur, je crois observer qu’ils n’ont pas l’air réjouis de me savoir encore en vie. Berthier se jette sur ses sandwichs. Ludovic met le sien de coté, par contre il porte goulument une canette de bière à sa bouche lippue. Ballandreau en profite pour se mettre à la diète. 

Et Mademoiselle Louise continue à sangloter dans son coin. On ne voit que ses épaules secouées par les pleurs tandis qu’elle serre un mouchoir entre ses doigts crispés. H qui passe une espèce d’inspection dans les rangs lui fait aimablement remarquer qu’elle commence à l’énerver ce qui a pour effet immédiat de décupler l’affolement de notre collègue. 

Deux heures s’écoulent avec une lenteur exaspérante. Berthier ne tente plus rien. Ludovic s’est endormi, Ballandreau a fini par ingurgiter ses sandwichs. Et mademoiselle Louise continue de larmoyer avec une constance admirable. 

H se croit obligé de nous menacer de temps à autre pour le cas où nous aurions tendance à oublier la dangerosité de la situation. Il dit qu’il n’a rien à perdre et que, par voie de conséquence, il ira jusqu’au bout de ses intentions. Il se retourne encore sur Mademoiselle Louise qui renifle assidument depuis un bon moment : 

« Elle ne pourrait pas la fermer, celle-là ? » 

Non, elle ne peut pas. Apparemment, Mademoiselle Louise a de la ressource. Elle se mouche bruyamment puis s’effondre de nouveau dans son désespoir. 

Subitement H se précipite sur le téléphone qui l’appelle dans la pièce voisine. 

La conversation s’engage sur un ton sec. La voiture est semble-t-il disponible. H estime utile de préciser sa position : 

« Et pas d’entourloupe si tu tiens à la vie des otages ! » 

G1, G2 et H se concertent un instant dans un coin de la pièce. Je crois deviner la substance de leur conversation : il s’agit de désigner l’otage qui aura le plaisir de les accompagner dans leur fuite. 

Contrairement à mon pronostic, ils choisissent la plus faible. Ils se précipitent sur Mademoiselle Louise qui hurle de terreur lorsqu’ils s’en servent comme paravent ambulant. Ils ont un dernier mot de sympathie en se retournant vers nous : 

« Si vous bougez, on la bute ! » 

Nous restons tous les trois, les bras ballants, à nous regarder avec l’air vaguement gêné. En tant que pilier du service, la disparition de Mademoiselle Louise nous semblerait créer un vrai problème de remplacement. Berthier estime qu’il a son compte de difficultés de management pour aujourd’hui. Un accord tacite se réalise rapidement entre nous pour ne pas compliquer la tâche des braqueurs et des policiers. 

La suite est constituée d’une succession de vacarmes, de hurlements et de coups de feu. 

Cette fois-ci, j’oublie ma fâcheuse tendance à mettre de la distance entre les évènements et moi-même : je me précipite au mépris des instructions de Berthier qui est visiblement partisan d’attendre les secours, benoitement installé dans son fauteuil. 

Sur le trottoir, G1, G2 et H sont allongés, déjà recouverts de leur dernier linceul. Paix à leurs âmes, s’ils en possédaient. 

Au milieu de l’agitation policière, Mademoiselle Louise se tient debout, les mains sur les hanches. Elle a retrouvé cette attitude acariâtre et revêche que nous aimons tant fréquenter dans notre quotidien professionnel : 

« Ceinture noire de judo, cinquième dan ! Il fallait bien que ça me serve à quelque chose ! » 

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