Archive pour le 16 septembre, 2010

Un recrutement hasardeux

16 septembre, 2010

Le « bleu » avait trouvé un bleu de travail à enfiler. C’était Luigi, l’Italien, qui le lui avait prêté. Luigi était  le seul avec qui le « bleu » parlait, car Luigi avait connu la même situation, il y avait si longtemps. Georges, le chef de chantier, tenait le « bleu » à l’œil. La fois précédente, l’irresponsabilité du dernier embauché qui s’était coupé un doigt et s’était plein aux syndicats des mauvaises protections, avait coûté cher aux patrons, et Georges s’était vu vertement reproché son manque de vigilance. 

Cette-fois-ci, bonne nouvelle : le bleu se taisait et bossait. Plutôt bien. Cependant, son caractère renfermé inquiétait un peu Georges : on ne savait jamais à quoi il pensait le « bleu », il aurait pu fomenter un sale coup dans sa drôle de caboche. Mais Georges n’avait pas le temps de s’attarder sur ces hypothèses, le chantier avait pris du retard et si l’immeuble n’ouvrait pas dans les temps prévus, ce serait encore de sa faute ! Il avait donc du  recruter le « bleu » en quatrième vitesse. 

Un matin brumeux, il l’avait repéré sur le trottoir d’une banlieue délabrée où il savait qu’on pouvait se procurer de la main d’œuvre pas chère dans la discrétion absolue puisqu’aucun de ces pauvres hères, en recherche quotidienne de petits jobs illégaux, n’avait de papiers en règles. 

Georges avait recruté le « bleu » sur sa carrure athlétique. Il n’avait pas osé regarder l’état de ses dents comme les romains le faisaient en achetant un esclave : pourtant, il en avait plus qu’assez des rendez-vous chez le dentiste de ses ouvriers. Sur le chantier, on avait besoin de forces non seulement vives, mais herculéennes et si possible endurantes à la peine. Les autres renâclaient aux travaux physiquement épuisants ou dangereux. Et puis dès qu’un maladroit se tordait un poignet ou se froissait un muscle, il se précipitait à l’infirmerie en piaillant. Et c’étaient des arrêts de travail à n’en plus finir, de la paperasse à remplir, parfois même l’inspection du travail, auprès de laquelle un pleurnichard allait se plaindre, éprouvait le besoin de s’en mêler. Au final, les ennuis administratifs retombaient toujours sur le dos du chef de chantier. 

Bien que le comportement taciturne du « bleu » lui parût bizarre, Georges semblait content de son recrutement. De loin, il observait la silhouette du « bleu ». Il ne rechignait à rien, ni aux lourdes charges, ni à monter sur des tréteaux dont on n’avait pas pris le temps d’assurer solidement l’équilibre. Finalement, son mutisme arrangeait le chef de chantier. Le « bleu » n’irait pas gémir sur les conditions de travail à la première écorchure. Il ne profitait même pas de pauses à rallonge pour raconter sa vie aux copains. Il arrivait le premier et partait le dernier. Les autres, agacés par son abnégation, le méprisaient, profitant même honteusement de la situation illégale du « bleu » pour lui laisser les travaux les plus fastidieux ou les plus risqués.

(suite…)