Nos controverses philosophiques (2)

Monsieur Lenoir profite des premiers beaux jours pour repeindre les volets de sa maison. En vert. Monsieur Leblanc, en bras de chemise, s’approche de son voisin d’un air benoit, en tirant sur sa bouffarde. 

« Qu’est-ce que vous faites, Monsieur Lenoir ? » 

L’interpellé répond qu’il repeint ses volets. En vert. Comme Monsieur Leblanc peut le voir. 

Monsieur Leblanc approuve, il pense qu’il faut s’accrocher aux petits plaisirs de la vie qu’on nous laisse encore. 

Monsieur Lenoir rétorque qu’il trouve son voisin bien maussade en ce moment. Mais Monsieur Leblanc a envie de parler : 

« Vous comprenez, Monsieur Lenoir, on nous enlève tout : la retraite à 60 ans, le bistrot du coin qui ferme, le curé du village qui n’est pas remplacé, le minitel, les camions-poubelles, les émissions culturelles à la télé… Qu’est-ce qu’il va nous rester ? Hein ? Je me le demande ! » 

A ce moment, Monsieur Lenoir a un geste précis à exécuter de son pinceau chargé de couleur, ce qui fait qu’il ne répond que d’un grognement à l’argumentation de Monsieur Leblanc. Ce dernier s’estime encourager à poursuivre : 

« C’est tout juste si on a pu sauver notre lundi de Pentecôte ! Vous vous rendez-compte ? C’est le seul jour de l’année où je peux aller voir ma sœur dans le Cantal ! » 

Monsieur Lenoir se recule de deux pas pour admirer la teinte prise par ses volets. Verts. Comme toujours, il pense que Monsieur Leblanc qu’il aime bien par ailleurs manque un peu de recul sur la vie. Il va donc lui faire part de son opinion en prenant un peu de hauteur. 

« Voyez-vous, Monsieur Leblanc, le drame c’est surtout qu’on nous enlève des choses qui ne servent à rien ou alors que nous utilisons pour ronchonner ou maugréer entre nous ! »

Monsieur Leblanc  aspire une bonne bouffée d’Amsterdamer. Décidemment, Monsieur Lenoir a toujours des réparties inattendues. C’est un homme intéressant, on voit bien qu’il réfléchit souvent. 

« Que voulez-vous dire par là ?  Monsieur Lenoir » 

Raphaël Lenoir pose son pinceau et s’essuie les mains. Une petite pause lui fera du bien. 

« Par exemple, Monsieur Leblanc, on veut nous supprimer les files d’attente à la Poste ! Quelle erreur ! C’est vrai que tout le monde perd son temps, mais enfin, c’est là que nous nous rencontrons, que nous pouvons faire circuler l’information, surtout les potins du village ! C’est là que nous pouvons bougonner contre le mauvais temps, contre la vie, contre la Poste, contre tout, quoi ! Vous comprenez ! » 

Monsieur Leblanc pense que Monsieur Lenoir est un grand humaniste. Ce dernier se pensant écouté avec attention repart de plus belle : 

« Un autre exemple : on ne veut plus de grève à la SNCF ! Quelle erreur également! Les journées d’arrêt de travail sont d’une grande convivialité sur les quais des gares ! On gémit, on râle, on se plaint entre voyageurs ! On s’estime pris en otage ! On ne rentrera pas à temps pour suivre « l’ile de la tentation » à la télé ! Que va-t-il nous rester si tous les trains partent un jour, sans défaillance ? » 

Monsieur Leblanc approuve Monsieur Lenoir. Il lui cite d’ailleurs, fort à propos, l’exemple de sa belle-sœur Odette qui adore rouspéter contre tout. Même contre la SNCF bien qu’elle ne prenne jamais le train. Il se demande de quoi va parler Odette sui on supprime les grèves ferroviaires. 

« Pour bien faire, continue  Monsieur Lenoir, il faudrait réinventer des trucs qui ne servent à rien… » 

Monsieur Leblanc est d’accord. Mais c’est difficile aujourd’hui de construire quelque chose d’inutile. Ce n’est pas très performant. 

Monsieur Lenoir dit que s’il était au gouvernement, il susciterait les imaginations. Il créerait un championnat de France des projets sans aucun intérêt. Il y aurait une Ligue 1, une Ligue 2, et puis une Coupe de France de l’Inutilité Absolue. 

Monsieur Leblanc s’enthousiasme alors que Monsieur Lenoir achève sa démonstration par une grande tape dans le dos de son voisin. 

« Oui, dit Monsieur Leblanc, ce serait bien. Les discours de vœux en début d’année seraient bien placés. Ou alors les sèche-mains dans les toilettes publiques, je n’en ai encore jamais croisés qui sèchent correctement les mains ! » 

Monsieur Lenoir félicite son voisin. Il aime bien avoir le sentiment d’aider Monsieur Leblanc à élever sa pensée. Ce dernier, pris par le jeu, a encore beaucoup de propositions à faire pour s’installer dans l’élite du Championnat de France de l’Inefficacité Intégrale. 

« On pourrait réhabiliter le latin comme première langue obligatoire dans les lycées, ou alors fabriquer des coton-tiges qui ne nettoient rien… » 

Monsieur Lenoir sourie avec amusement et indulgence, il fait remarquer qu’au classement provisoire des objets incompétents, les coton-tiges du commerce sont déjà bien placés, il sera difficile d’en fabriquer des modèles encore plus malhabiles ! » 

Monsieur Lenoir est ravi. Les discussions avec Monsieur Leblanc le mettent de bonne humeur : 

« Allez, mon cher voisin, si nous continuions autour d’une petite mousse ? » 

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