Grand-mère Martinaud

Grand-Mère Martinaud nous terrifiait. Avec son nez en bec d’aigle qui rejoignait son menton en galoche, elle ressemblait à l’un de nos héros de dessin animé sauf que celui-ci évoluait dans un monde de bêtes féroces et de robots sanguinaires. Le héros en question se battait comme un lion contre des êtres monstrueux et du coup, il nous était beaucoup plus sympathique que grand-mère qui, selon nous, n’avait aucun exploit surnaturel à son actif, à part l’habitude de nous priver de dessert lorsque nous émettions un gros mot de nos bouches enfantines.

Grand-Mère Martinaud s’habillait à l’ancienne, comme on le voit dans les films historiques, d’une longue robe noire fermée jusqu’au menton, ce qui lui donnait un air encore plus ténébreux.

Le pire, c’est que, sur son bec crochu, elle portait des lunettes noires qu’elle ne retirait jamais. Je n’ai donc jamais croisé le regard de grand-mère. Dans la horde de ses petits-enfants qui gravitaient autour d’elle, tous les fantasmes étaient permis à propos des yeux de l’aïeule. Monique, ma sœur, pensait que le regard de sa grand-mère devait être tellement terrible qu’elle portait une protection pour ne pas s’horrifier elle-même dans un miroir ! Mon frère Louis qui n’avait peur de rien, racontait qu’elle n’avait pas d’yeux Ma cousine Mariette relevait que c’était impossible puisque l’ancêtre était capable de détecter un vol éventuel de biscuits dans sa boîte métallique et de nous passer un savon en nous traitant de petits vauriens lorsqu’elle constatait un vide anormal. Armand, le frère de Mariette était d’avis, après avoir bien étudier le problème, que Grand-Mère louchait terriblement.

Un détail parachevait l’atmosphère de mystère qui entourait cette silhouette fantomatique. Grand-Mère Martinaud portait autour de son cou une fine chaînette qui retenait une petite clef à l’aspect doré dont l’éclat sur sa poitrine ne manquait pas de nous intriguer.

Aucun de nous n’osa jamais demander l’usage de cette clef. Sauf Louis qui tenta le coup, le jour de ses dix ans en comptant sur un hypothétique attendrissement de son ancêtre pour obtenir une réponse à cette énigme. Anniversaire ou pas, la sanction fut sévère. Louis fut privé de dessert et menacé de douze coups de martinet pour impertinence inacceptable. Sa mère dut intervenir en appel pour obtenir le sursis. Pendant de longues années, la clef de Grand-Mère Martinaud fut donc l’objet de toutes nos investigations et le centre de tous nos délires. L’affaire se corsa le jour où Mariette fit un rapprochement entre la clef et le coffret qui trônait au-dessus de la cheminée de Grand-Mère Martinaud. En approfondissant la réflexion, nous nous aperçûmes qu’aucun de nous n’avait jamais vu ce que contenait ce coffret ni même été témoin de son ouverture par notre grand-mère. Une hypothèse prit corps dans nos conversations : la clef que portait Grand-Mère Martinaud ouvrait certainement ce coffret dont notre terrible aïeule défendait ardemment l’accès.

 

 

A partir de là, notre attention se porta sur le coffret. Il mesurait une vingtaine de centimètres de long. Il ressemblait, en miniature, au coffre rempli d’or de l’Oncle Picsou. La première idée que nous formulâmes fut donc que Grand-Mère Martinaud cachait son trésor personnel dans ce coffret. Mariette ne partageait pas cette opinion. Elle avait entendu dire par ses parents que Grand-Mère Martinaud était très riche, que l’héritage allait être conséquent et qu’on espérait donc qu’elle aurait le bon goût de ne pas trop s’attarder sur terre. En conséquence, Mariette doutait que ce petit coffret puisse contenir l’énormité des actifs monétaires et financiers de notre aïeule. Il fallait chercher une autre explication. Nous nous perdions en conjectures lorsque nous nous tournâmes vers Louis qui fanfaronnait fréquemment pour nous impressionner en lui proposant, puisque rien ne l’effrayait, de poser directement la question du contenu du coffret  à Grand-Mère Martinaud.

Louis pâlit et refusa sèchement en rappelant qu’après l’affaire de la clef, il était sous le coup d’un sursis de punition au martinet et que c’était à quelqu’un d’autre de prendre des risques qu’il estimait d’ailleurs insensés.

C’est ce moment que choisit Armand pour intervenir dans le débat. D’un air supérieur, il affirma qu’il n’y avait nul besoin de tenter l’aventure puisqu’il savait, lui, ce que le coffret contenait. Selon son avis, Grand-Mère Martinaud gardait précieusement dans cet endroit un fragment de Grand-Père Martinaud, mort au champ d’honneur en avril 1916. Armand assura même qu’il avait surpris notre grand-mère ouvrir précautionneusement cette boite magique et en retirer avec précaution un des orteils de feu son époux.

Connaissant le caractère hâbleur de notre cousin Armand, nous haussâmes les épaules en refusant de croire de tels racontars. Mais notre imagination enfantine l’emportant, nous construisîmes bientôt un véritable roman autour de sa découverte. Selon nous, après une résistance héroïque dans un trou d’obus, notre grand-père fut assailli par l’ennemi puis cruellement découpé en petits morceaux qui furent dispersés dans la nature. Seul un petit bout de doigt de pied fut oublié sur le champ de bataille qui fut rapporté pieusement à son épouse.

Voilà dix ans que Grand-Mère Martinaud a rendu son âme à Dieu qui s’en trouva probablement fort embarrassé. Ma mère découvrit son corps inanimé dans son lit, au petit matin. Lorsqu’il fallu le préparer pour l’enterrement, un évènement imprévu se produisit : la clef mystérieuse avait disparu. La chose était anormale puisque Grand-Mère Martinaud la gardait sur elle, même pour dormir.

Dans les jours suivants, cet incident fut vite oublié de tous. Armand émit la supposition qui nous parut vraisemblable que Grand-Mère Martinaud, dans un dernier geste désespéré, avait avalé la clef pour embêter tout le monde.

Le mois dernier, je retrouvais par hasard le coffret dans le grenier de mes parents. Je manipulais avec respect l’objet en me souvenant que j’étais peut-être en présence du reste d’un héros de la Grande Guerre. A trente ans, j’ai conservé intacte ma curiosité d’enfant. J’allais enfin savoir ce que contenait cette boite. Mais, en souvenir des affres notre jeunesse, je résolus de partager cet instant avec mes cousins et cousines.

Aujourd’hui, nous voilà tous les cinq, penchés sur le coffret de grand-mère, impatients et fascinés, comme nous l’étions, voilà vingt ans, au pied du sapin de Noël. Il reste le problème de procéder à son ouverture. Armand, dont l’esprit pratique nous étonnera toujours, a apporté son outillage de bricoleur. Le coffret n’y résiste pas longtemps. Il émet un craquement sinistre qui nous fait encore sursauter tant la présence de notre grand-mère semble encore palpable autour de nous. Puis l’ouverture s’entrebâille laissant apparaître un papier jauni plié en quatre posé sur le velours rouge qui tapisse l’intérieur du coffret.

Nous nous regardons un instant avec incertitude, puis Monique se saisit vivement de cette page d’écriture et la déplie tandis que nous suivons chacun de ses gestes par-dessus son épaule. L’écriture est calligraphiée. Le contenu du message est moins élégant, tout en étant très clair :

-          Ah !ah ! Je vous ai encore bien eus, petits vauriens ! 

 

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