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Grand-mère Martinaud

9 septembre, 2010

Grand-Mère Martinaud nous terrifiait. Avec son nez en bec d’aigle qui rejoignait son menton en galoche, elle ressemblait à l’un de nos héros de dessin animé sauf que celui-ci évoluait dans un monde de bêtes féroces et de robots sanguinaires. Le héros en question se battait comme un lion contre des êtres monstrueux et du coup, il nous était beaucoup plus sympathique que grand-mère qui, selon nous, n’avait aucun exploit surnaturel à son actif, à part l’habitude de nous priver de dessert lorsque nous émettions un gros mot de nos bouches enfantines.

Grand-Mère Martinaud s’habillait à l’ancienne, comme on le voit dans les films historiques, d’une longue robe noire fermée jusqu’au menton, ce qui lui donnait un air encore plus ténébreux.

Le pire, c’est que, sur son bec crochu, elle portait des lunettes noires qu’elle ne retirait jamais. Je n’ai donc jamais croisé le regard de grand-mère. Dans la horde de ses petits-enfants qui gravitaient autour d’elle, tous les fantasmes étaient permis à propos des yeux de l’aïeule. Monique, ma sœur, pensait que le regard de sa grand-mère devait être tellement terrible qu’elle portait une protection pour ne pas s’horrifier elle-même dans un miroir ! Mon frère Louis qui n’avait peur de rien, racontait qu’elle n’avait pas d’yeux Ma cousine Mariette relevait que c’était impossible puisque l’ancêtre était capable de détecter un vol éventuel de biscuits dans sa boîte métallique et de nous passer un savon en nous traitant de petits vauriens lorsqu’elle constatait un vide anormal. Armand, le frère de Mariette était d’avis, après avoir bien étudier le problème, que Grand-Mère louchait terriblement.

Un détail parachevait l’atmosphère de mystère qui entourait cette silhouette fantomatique. Grand-Mère Martinaud portait autour de son cou une fine chaînette qui retenait une petite clef à l’aspect doré dont l’éclat sur sa poitrine ne manquait pas de nous intriguer.

Aucun de nous n’osa jamais demander l’usage de cette clef. Sauf Louis qui tenta le coup, le jour de ses dix ans en comptant sur un hypothétique attendrissement de son ancêtre pour obtenir une réponse à cette énigme. Anniversaire ou pas, la sanction fut sévère. Louis fut privé de dessert et menacé de douze coups de martinet pour impertinence inacceptable. Sa mère dut intervenir en appel pour obtenir le sursis. Pendant de longues années, la clef de Grand-Mère Martinaud fut donc l’objet de toutes nos investigations et le centre de tous nos délires. L’affaire se corsa le jour où Mariette fit un rapprochement entre la clef et le coffret qui trônait au-dessus de la cheminée de Grand-Mère Martinaud. En approfondissant la réflexion, nous nous aperçûmes qu’aucun de nous n’avait jamais vu ce que contenait ce coffret ni même été témoin de son ouverture par notre grand-mère. Une hypothèse prit corps dans nos conversations : la clef que portait Grand-Mère Martinaud ouvrait certainement ce coffret dont notre terrible aïeule défendait ardemment l’accès.

 

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