Entrevue salariale

 -          Vous plaisantez, mon cher ? 

Au prix d’un effort douloureux, Bertrand Mouton-Delatour vient de  redresser ses cent dix kilos sur son fauteuil de cuir. Il passe une main inquiète sur son crâne glabre tout en rajustant ses lunettes à fortes montures.  Il a en face de lui, Martin Bonnard, un manager hors pair. Plusieurs redressements d’entreprises en perdition à son actif. Un vrai magicien, capable de faire surgir des dividendes mirifiques là où ne poussaient que déficits abyssaux et endettements interminables. 

Martin Bonnard a sollicité un rendez-vous depuis plus de trois mois dans l’antre de Mouton-Delatour. C’est que cet homme ne se laisse pas déranger facilement. Bertrand Mouton-Delatour a hérité de l’empire de son père et de son beau-père : de l’acier lorrain au tourisme de luxe, il n’y a plus un secteur de l’économie française qui échappe à sa toute puissance. Bien entendu, il a ses entrées à l’Elysée et, certains le prétendent, un bureau à sa disposition auprès de qui-vous-savez. 

-          Le président va être furieux ! 

Martin Bonnard se gratte vaguement le menton d’un air ennuyé. Il sait qu’il vient de contrarier une des plus grosses fortunes de France, ce qui ne se fait pas dans son milieu, mais il ne voit pas le moyen de faire autrement.  Dans son costume sombre étriqué, il a l’allure d’un employé de Mairie, Martin.  Avec son regard myope et ses lunettes de travers, personne n’imagine que, sous son impulsion, l’action des magasins Luigi vient de reprendre une hausse inespérée, remarquée dans les milieux financiers internationaux les plus blasés. 

De plus en plus agité par ce qu’il vient d’entendre, Bertrand-Delatour se lève fait le tour de son bureau, appuie sur un bouton invisible. Un panneau s’ouvre doucement dans les boiseries ouvragées du mur, laissant apparaitre un bar sur lequel il se précipite comme chaque fois qu’il est embarrassé. Martin Bonnard a osé lui demander une réduction de son salaire, une diminution de moitié des stock-options dont il bénéficie, ainsi qu’une baisse de ses indemnités de départ éventuel. Muni d’un verre de son meilleur bourbon, Mouton-Delatour tente de reprendre posément  le fil de la conversation : 

-          Enfin, mon petit Bonnard, vous vous rendez compte de l’exemple que vous allez donner ? 

Le « petit » Bonnard se rend surtout compte qu’il ne sait plus quoi faire de montagne d’argent qu’il gagne en volant au secours des affaires déclinantes des autres. Célibataire impénitent, élevé dans un milieu rigoureux où les goûts de luxe étaient considérés comme une perversion contraire à la morale, le « petit » Bonnard n’en peut plus. Il n’a même plus de connaissance précise de son patrimoine. Il croit qu’il est propriétaire d’une villa en Floride, entretenue par une gouvernante qu’il salarie à plein temps, mais il n’en est même pas sûr pour la bonne raison qu’il n’y a jamais mis les pieds puisqu’il passe ses rares congés dans la petite maison de pierre où vit sa mère en Bretagne.  Un yacht l’attend dans la baie de Saint-Tropez, mais il a le mal de mer. Il possède une usine de salaison à Shanghai, enfin c’est ce que son banquier lui a laissé entendre, mais il n’a aucune idée de ce qu’elle produit. Les  financiers les plus réputés se bousculent sur son paillasson et lui gâchent ses moments de liberté pour lui présenter des multitudes de placements plus juteux les uns que les autres qui lui permettront de faire fructifier ses actifs excédentaires. 

La seule solution que Martin Bonnard ait entrevue pour en finir avec ces problèmes de fin de mois si particuliers, c’est d’exiger une baisse drastique de ses revenus.  Voilà ce qui exaspère Bertrand Mouton-Delatour en ce matin brumeux du printemps naissant alors que la crise financière internationale n’en finit pas de ravager l’Europe des pauvres gens et d’inquiéter désormais les cassettes exsangues de trésors publics ruinés, qui n’ont plus désormais comme seule ressource qu’un endettement massif à des taux faramineux. Bertrand Mouton-Delatour est de ceux qui estiment qu’il faut des pauvres pour qu’il y ait des riches et vice-versa. Si toutes les fortunes de ce pays suivaient l’exemple de ce pauvre Bonnard, une spirale infernale pourrait s’enclencher ruinant des décennies d’efforts phénoménaux pour maintenir le haut niveau d’inégalité sociale nécessaire à la bonne marche de l’économie de ce pays. Bertrand Mouton-Delatour se sert une nouvelle rasade de Whisky : 

-          Ecoutez, mon « petit » Bonnard, il faut être raisonnable. Je vous fais une proposition : l’augmentation de 40% de votre salaire chez les biscuits Lupart que je vous avais promise, je la divise par deux ! Le Conseil d’Administration suivra, j’en fais mon affaire ! Qu’en pensez-vous, hein ? 

Martin Bonnard soupire. Il ne se voit pas aller se plaindre auprès des syndicats pour mieux faire entendre ses revendications. Il sent bien qu’il doit s’incliner. Il sait qu’un cadeau comme celui-ci est rare dans la bouche de Mouton-Delatour qui n’a aucune considération pour ses collaborateurs scrupuleux. Il tente un ultime assaut : 

 -          Et pour ma retraite dorée, on ne pourrait pas faire un effort ? 

Mouton-Delatour pousse un soupir d’exaspération. 

-          Bon, écoutez Bonnard ! Vous partiez avec simplement deux millions d’euros ! Et estimez-vous heureux comme ça. Je pourrais faire beaucoup plus !

Une Réponse à “Entrevue salariale”

  1. samantharoman dit :

    je trouve cette petite histoire très sympathique et originale.

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