Confession

Je suis un fou meurtrier. La liste de mes victimes est impressionnante, Monsieur le Commissaire !

Il y a trois ans j’ai exécuté Bernadette. Douze ans de vie commune. Et puis, vous savez ce que c’est : ça commence par les petites agressions sournoises de la vie quotidienne ! La caisse du chat qu’elle fait exprès de ne pas vider en prétextant que c’est votre tour ! L’abat-jour du salon que vous avez changé sans entamer un processus de concertation approfondi avec elle, marquant par là le dédain dans lequel vous tenez son opinion sur la décoration de votre intérieur ! Votre air fatigué lorsque vous rentrez alors que vous vous êtes coltiner l’aigreur du président Martinaud toute la journée ! Et puis, la rancœur qui s’installe progressivement, les mots qui commencent à voler, les tortures psychologiques qui prennent de l’ampleur.

Je suis désolé mais j’ai fini par la refroidir par mon attitude hautaine et mon sourire condescendant. Elle est partie un matin. Comme ça ! Pff ! En douceur ! Sans souffrir !

Un joli meurtre conjugal ! Le Commissaire Barnabé n’a pourtant pas l’air intéressé ! Il est en train de feuilleter son dossier en relevant ses lunettes sur son front. Il est petit pour un commissaire. C’est un vrai scandale : ils m’ont mis un commissaire nain et binoclard ! Ils ne savent pas qui je suis ! Ils vont apprendre à me connaître ! Poursuivons ! 

 

Voilà trois mois, j’ai assassiné Moulin, mon voisin de palier. Pour la simple raison qu’il m’énervait avec son air satisfait. Moulin est le genre de type qui a toujours tout bon. Il a toujours vu l’émission de télé qu’il fallait voir. Il fait partie des gens qui « partent » toujours dès qu’ils sont en congés. Il sait ce qu’il faut dire dans l’ascenseur même quand il n’a rien à dire. Il sort sous votre nez le dernier téléphone portable pour bien insister sur le fait que vous vous contentez d’un instrument bas de gamme tout juste capable de vous mettre en liaison téléphonique avec votre concierge. Bref le voisinage de Moulin est un vrai supplice. J’aurai sûrement les circonstances atténuantes.

Je l’ai assassiné un samedi matin. En partant au marché, j’ai croisé ses yeux dans lesquels brillait son arrogance coutumière, sur le palier. Je ne l’ai pas supporté, le coup est parti tout seul. Il s’est effondré d’un bloc, la bouche béante sans même un mot de protestation. Je suis modérément content de mon affaire, je ne suis pas sûr qu’il ait assez souffert.

Mais il a eu ce qu’il méritait. Je l’ai fusillé à bout portant. Du regard.

Ça n’a l’air d’intéresser personne ce que je raconte. Le Commissaire Barnabé se lime les ongles, son adjoint touille son café et les quatre uniformes qui les entourent, jouent au tarot. Je suis pourtant quelqu’un de dangereux ! Quel mépris ! Si même les flics ne font plus leur boulot où va-t-on ?  Je n’en suis pas resté là. Mon instinct sanguinaire réclamait encore sa pitance. J’ai crucifié mon copain Marc. Je l’ai littéralement cloué sur place.  Il faut dire qu’il m’avait mis une raclée à plusieurs reprises en s’esbaudissant bruyamment. Il faudra que les juges comprennent qu’on n’a pas le droit d’humilier ainsi son prochain. Ou alors, il faut s’attendre à des représailles violentes ! Nous frisons la légitime défense, Messieurs les juges !  Bref, c’était un dimanche. Au début, Marc a opposé une certaine résistance. Il s’est défendu honorablement. Mais j’étais venu avec une véritable envie de killer. Je me suis surpassé ! Et je l’ai écrasé !  Je l’ai liquidé en deux sets ! Au moment de la balle de match, j’ai lu sur son visage hagard qu’il acceptait enfin le châtiment légitime de son bourreau. Je crois que mon revers croisé et mes montées au filet l’ont achevé. Vous jouez au tennis, Monsieur le Commissaire ?  Pourquoi rigolent-ils comme des tordus ces flics ? Je suis un dur, un vrai, je ne fais pas de quartier ! Ils pourraient tout de même me proposer un sandwich et une bière comme dans les films parce que j’aime autant vous dire que je n’ai pas terminé mes aveux. Ils vont en avoir pour un moment !  Lorsque Bernadette est partie pour un autre monde, il a fallu que je rencontre quelqu’un. Je vous l’ai dit, Monsieur le Commissaire, il me faut toujours de la chair fraîche ! Je suis un loup ! Complètement insensible aux cris de mes victimes.  Mes griffes acérées se posèrent sur Emilie. Au début, je fis le joli cœur pour rassurer ma proie. Car, pour aggraver mon cas, je suis un vieil hypocrite, sournois et lâche puisque je ne m’en prends qu’à des êtres plus faibles que moi. C’est quand même moins risqué. Vous ne trouvez pas, Monsieur le Commissaire ? 

L’attentat eut lieu un après-midi ensoleillé. J’avais emmené Emilie pour une promenade au parc public. Le temps printanier aurait incité un individu normal à la  rêverie romantique. Moi, le retour des petits oiseaux m’échauffent les oreilles. Mes pulsions meurtrières me saisirent de nouveau.  J’avais décidé de louer une barque. Nous avons canoté sur le lac au milieu des cygnes et des canards. Emilie trouva l’idée charmante. Pour la détendre, je commençais par lui raconter des histoires drôles. Celle du fou qui repeint un plafond, par exemple. Vous la connaissez, Monsieur le Commissaire ?  Puis, le pire survint. Elle se mit à étouffer puis à pleurer. Bientôt, elle n’en put plus. Je peux dire, sans me flatter Monsieur le Commissaire, qu’Emilie, je l’ai quasiment étranglé de rire !  Enfin, les flics s’intéressent à moi ! Il faut en faire pour être pris au sérieux ! On n’est plus protégé ! Le Commissaire Barnabé a fait venir du monde dans son bureau pour m’écouter. Il y a même des messieurs en blanc qui sont venus de l’hôpital voisin. Je vais leur asséner le coup de grâce !  Il ne faut pas oublier le meilleur. Un peu après l’attentat contre Emilie, j’ai rencontré Nadine. Nous avons passé une soirée au cabaret. L’ambiance était chaleureuse. Sur scènes, les numéros se succédaient, puis les acrobates, les chanteurs et les comédiens se retiraient sous les applaudissements nourris du public.  Nadine était radieuse, ce soir là. Sa robe de satin violette, largement décolletée, moulait agréablement son buste à la peau ambrée. Ses yeux d’émeraude me fixaient amoureusement, tandis que sa chevelure aux reflets d’acajou s’agitait souplement lorsqu’elle riait de mes bons mots. C’était un temps heureux, je n’avais pas encore décidé de l’éliminer.  Vers vingt trois heures, un illusionniste monta sur scène. Je suivais d’un œil distrait ses tours de passe-passe qu’il exécutait avec beaucoup de dextérité.  A la fin de son numéro, l’obscurité gagna la salle et on entendit un roulement de tambour qui fit monter la pression d’un cran. Le magicien demanda qu’un volontaire se désigne pour monter sur scène. Nadine trouva amusant de me pousser en avant. Je me dévouai pour ne pas la décevoir et me présentai donc devant l’homme de l’art.  Après un tas de salamalecs destinés à impressionner son auditoire, il me fit pénétrer dans un cagibi particulièrement étroit. J’entendis de nouveau les tambours qui me percèrent les oreilles, puis soudain un grand coup de cymbales !  C’est ainsi, Monsieur le Commissaire, que je me fis disparaître ! N’est ce pas le comble pour un assassin en série ? Bon, alors, on commence par une petite garde à vue ! Mais, il faudra voir plus loin, Monsieur le Commissaire ! Compte tenu du niveau de mes performances, je mérite beaucoup plus !  « Rentrer chez moi pour me reposer un peu » ? Vous voulez rire, Monsieur le Commissaire ? 

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