A l’assaut !

-          Rendez-vous ! Vous êtes cernés !

Dans le village Marie-Cécile est connue pour son franc-parler. Aujourd’hui sa patience vient à bout. Elle a chaussé les bottes de son père, celles qu’elle utilise pour aller nourrir son troupeau d’oies. Elle a mis son fichu des mauvais jours, celui qu’elle noue autour de son cou lorsqu’il fait froid. Et puis, elle a décroché le fusil de chasse de son grand oncle, l’instrument dont il se servait vers la fin des années 1800 pour impressionner les braconniers.

Monsieur le Curé ne va sans doute pas apprécier son coup d’éclat, mais cette fois-ci, Maurice a dépassé les limites. Ses « exploits » sont la risée du village : il faut en finir.

Marie-Cécile a longuement préparé son affaire. Elle s’est organisée avec Charlotte, Louisette, et Maria. Les quatre femmes sont déterminées. Chacune a juré d’aller au bout de l’action, la main tendue sur le pot à lait de Marie-Cécile.

-          Rendez-vous ! Sortez les mains en l’air !

Marie-Cécile a de la culture télévisuelle, elle connaît les mots à prononcer dans ce genre de circonstances. Elle met ses mains en porte-voix pour renforcer la sonorité de ses injonctions.

Les villageois et les sommités de la commune se sont déjà approchés du lieu de l’interpellation, avec inquiétude ou curiosité. Les uns connaissent le caractère peu amène de Marie-Cécile et s’apprêtent déjà à goûter un spectacle qui promet d’être haut en couleurs. Le maire, Prosper, s’inquiète déjà de la réputation de sa commune.

-          Marie Cécile…

Marie-Cécile repoussse l’élu sans ménagement, d’un mouvement autoritaire de la main. C’est que la paysanne est forte comme un bûcheron : l’été, elle abat le travail de quatre dans les champs.

-          Rendez-vous où nous allons vous chercher !

On sent bien que l’atmosphère se tend et que Marie-Cécile ne va pas s’attarder sur les sommations d’usage.

Le temps de cette fin d’automne est radieux. La nature s’est joliment empourprée, les platanes de la cour de l’école se dorent la pilule. C’est désormais tout le village qui a pris place sur la place dans un arc de cercle dont le centre est le Bar de la Mairie, tenu par le père François depuis la guerre. Les anciens ont apporté leurs chaises rempaillées, les enfants se sont assis par terre, tandis que les femmes, poings sous les hanches ou bras croisés approuvent Marie-Cécile dont le dévouement à la cause féminine et accessoirement le culot monumental fait leur admiration.

Chacun sait bien l’objet de cette prise d’assaut. Les hommes des quatre femmes passent plus de temps au bistrot du père François qu’au derrière de leurs vaches. Gus, Marcel, Lucien et Maurice sont des spécialistes inconditionnels de la fréquentation de l’établissement. Leurs journées sont rythmées de rites immuables que leurs pères tenaient déjà de leurs aïeux : la belote coinchée largement arrosée le matin, l’apéro allongé dans l’intervalle méridien, le petit coup de fouet après la sieste et une nouvelle réunion devant le zinc du père François pour un débriefing de la journée à l’heure du coucher du soleil.

Marie-Cécile, Charlotte, Louisette et Maria ont décidé de mettre fin à cette tradition ancestrale. Elles ont entendu parler des mouvements d’émancipation féminine, de l’égalité entre les sexes et ont en conséquence fomenté le coup d’Etat qui devrait leur permettre de reprendre la place qu’elles estiment mériter dans la communauté nuptiale et villageoise.

Marie-Cécile a mené son affaire comme une véritable action de commando. Elle sait qu’il y a un risque que leurs proies s’enfuient par l’enclos aux cochons situé à l’arrière de l’estaminet du père François. Elle a donc positionné habilement derrière le bâtiment, Charlotte et Louisette, armées jusqu’aux dents d’un hachoir à viande et des triques en merisier qu’elles utilisent pour mener leurs troupeaux aux champs. Maria, munie d’un râteau de son jardin,  est placée en couverture derrière la statue dont le maire certifie la ressemblance avec Clémenceau, au centre de la place du village.

-          Une dernière fois : rendez-vous ! Nous allons donner l’assaut !

La foule rugit d’une délicieuse frayeur ! Le spectacle enfonce nettement tous les feuilletons de la télé ! Même le Gign ne fait pas mieux que Marie-Cécile ! Le maire qui, à tout hasard,  a pris le temps de ceindre son écharpe tricolore tente une dernière médiation :

-          Marie-Cécile, allons ! Parlons calmement !

Pendant un instant, on s’inquiète, on suppute, on craint que l’autorité publique ne fasse plier la folle détermination des quatre femmes.

Mais Marie-Cécile pointe déjà son arme et s’apprête à monter au combat. A ce moment précis, on aperçoit un drapeau blanc s’agiter mollement dans l’entrebâillement de la porte du café du père François. Ce drapeau est bien connu dans tout le canton et il est loin d’être immaculé. C’est le torchon qui décore traditionnellement l’épaule du père François, celui-là même dont il se sert depuis plusieurs décennies pour essuyer ses tables et probablement ses verres. L’affaire rebondit : les assiégés demandent à parlementer par l’intermédiaire du cafetier

Le limonadier, en bras de chemise a revêtu son traditionnel tablier bleu. Il avance lentement dans le no man’s land qui s’est établi devant son commerce. Il semble aux spectateurs que sa face rougeaude a blêmi et que son sourire commercial derrière ses moustaches drues s’est éteint. Après un instant d’hésitation, Marie-Cécile s’avance à son tour, canon de son arme baissé.

Les négociations se déroulent à mi-distance sur le terrain de boules. De loin, les villageois aperçoivent le père François qui tente d’amadouer Marie-Cécile en lui posant une main fraternelle sur l’épaule. Marie-Cécile ne s’en laisse pas compter. Plus tard la tradition orale villageoise rapportera que les quatre  hommes ont tenté une négociation par l’intermédiaire de leur porte-parole. Ils se seraient déclarés près à abandonner leur partie de cartes du matin, copieusement anisée, un jour sur deux !

Marie-Cécile ne répond même pas tant cette concession lui parait dérisoire. Elle brise nette les discussions et les deux protagonistes se tournent le dos pour regagner leurs tranchées respectives.

Selon des témoins dignes de foi, c’est à ce moment que se produit un incident qui aura des répercussions historiques dans l’histoire villageoise.

Marie-Cécile, très agacée par  la résistance imbécile des quatre époux qu’elle a décidé de mettre à la raison, ne peut s’empêcher de hurler une dernière fois à leur adresse :

-          Rendez-vous !

A partir de ce cri malheureux, les évènements se précipitent, s’enchaînant dans la confusion. Selon la version officielle des faits, validée par le conseil municipal, Louisette, dont les problèmes d’audition ont fait l’admiration de plusieurs congrès internationaux d’oto-rhino-laryngologistes, aurait compris :

-          A l’assaut !

Aussitôt, Louisette se rue bravement hors de sa cachette et envahit à elle seule l’arrière-salle du café du père François. Les villageois, massés aux abords de l’établissement, sont alors les témoins auditifs de cris terribles, d’un brouhaha angoissant, et même d’un fracas de chaises lancées à la volée. Marie-Cécile a blêmi : sa stratégie d’attaque s’effondre.

Soudain un grand silence s’établit. Plus aucun bruit ne s’élève du champ clos de bataille. On craint le pire. On se précipite.

Marie-Cécile se jette à la tête des troupes et ouvre la première la porte tintinnabulante de l’échoppe du père François. Et là, c’est horreur ! Sur la banquette du fond, Louisette et son Marius de mari sont tombés dans les bras l’un de l’autre : la réconciliation ne fait aucun doute ! Voilà que Maria et Charlotte, émues par la scène, se précipitent aux cous de leurs époux respectifs!

C’est à ce moment que Marie-Cécile aperçoit Gustave, dont le visage hâve émerge à hauteur du comptoir du père François, derrière lequel il a cru habile de se réfugier en attendant la fin des évènements. Le village entier entend alors cette sentence sèche et terrible dans la bouche de Marie-Cécile :

- Toi ! A la maison ! Tout de suite !

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