Faisons route ensemble

Maurice Poulard part en vacances le 14 juillet. Ni avant ni après. Il est ainsi sûr de rencontrer le plus grand nombre possible de bouchons autoroutiers. De plus, il sait qu’en démarrant au milieu de la matinée, il pourra cotoyer le maximum de vacanciers sur la route. 

Cette année est conforme à la règle. Grâce au ciel, la régulation autoroutière n’a réalisé aucun progrès. Strictement aucun. Heureusement, il y a longtemps qu’on ne parle plus d’étalement des congés. 

 Vers midi, la température s’est élevée bien au-dessus des normales saisonnières comme dit la dame de la météo.  Comme à son habitude, Maurice a revêtu son tricot de corps blanc, l’un de ceux que portait son père durant la retraite de 40. Le vêtement, si l’on ose ainsi baptisé la chose qui entoure son corps malingre, est déjà imprégné d’une sueur nauséabonde et collante, lorsque Maurice décide d’arrêter sa Mondéo surchargée sur l’aire autoroutière de Saint-Rambert-d’Albon. 

La constitution de Maurice est ainsi faite au grand étonnement du corps médical : bien que ses os proéminent dans toutes les parties de son anatomie, sa chair trouve encore le moyen de transpirer abondamment dès que le thermomètre marque plus de 25 degrés. Surtout lorsque Maurice est excité. Marinette sa moitié, pèse en fait le double de son poids. Sous l’ardeur de ce soleil de juillet confortée par sa réverbération sur le ruban d’asphalte, elle aussi dégouline l’eau de son corps sous son chapeau de paille. De temps à autre, elle doit même éponger ses lunettes à double foyers pour préserver une vision convenable. En regardant autour d’elle, elle répète à l’envi qu’on est si bien en vacances !

Lorsque Maurice stoppe son véhicule sur le parking surchargé de Saint-Rambert d’Albon, sa première occupation est de faire part à Marinette de son courroux devant l’impertinence de ses contemporains qui s’ingénient à ne jamais lui laisser une place ombragée pour garer son auto. Cette année, il réussit à coincer habilement son véhicule entre un minicar allemand et le mur des toilettes, ce qui lui procure l’illusion approximative d’une protection contre la chaleur étouffante. 

Le second objectif de Maurice consiste à s’auréoler de son bob fétiche de façon à être reconnu de loin par ceux qu’il cherche. Le couvre-chef qu’il a un jour récupéré à Dysneyland, décoré de la silhouette légendaire de la souris fétiche du parc d’attraction, agrémenté de couleurs lumineuses d’un goût détestable, ne peut pas ne pas être remarqué de loin. 

Ainsi accoutré, Maurice s’extirpe de son véhicule, s’étire longuement, lorgne sans gêne les jeunes allemandes sortant du minibus voisin dévêtues de shorts particulièrement moulants, lisse sa moustache drue, puis promène son regard noir sur la foule qui l’environne. Les serviettes chamarrées décorent les portières ouvertes des véhicules, les chiens assoiffés se jettent sur des écuelles d’eau posées à terre, les mères changent des bébés aux joues rougies, tandis que les files d’attentes s’égrènent devant les toilettes. Maurice ne manque pas l’occasion d’informer Marinette de son soulagement de retrouver enfin cet air de vacances laquelle, comme nous l’avons remarqué, en était déjà hautement convaincue. Après tant de mois obscurs à travailler à classer des dossiers dans les sous-sols de la mairie, il s’estime tellement heureux de bénéficier enfin d’un bon bol d’air pur. 

C’est alors que Marinette décharge la glacière du coffre de la voiture qu’un joyeux concert de klaxon déchire l’espace et ameute la foule grouillante sur l’aire de stationnement, interrompant la sieste des uns, obligeant les autres à lever la tête dans l’espoir d’une animation particulière et imprévue. 

Les Van Ruycken apparaissent enfin ! 

Dans ce carillon d’une discrétion discutable, la Buick étincelante de Gérard et Berthe Van Ruycken se glisse au milieu de la marée des vacanciers. Gérard et Berthe saluent  les uns et les autres d’un geste onctueux en s’efforçant de mimer l’attitude de la reine d’Angleterre manifestant sa sympathie à ses sujets au passage de son carrosse. 

Outre son goût extravagant pour les voitures américaines des années 50, Gérard Van Ruycken se distingue par des particularités physiques qu’on ne peut ignorer dès qu’on a le désavantage de le rencontrer. 

 A partir du 1er juillet, il fait profiter son entourage de son torse velu d’une toison simiesque et impressionnante de foisonnement dans laquelle ses doigts courtauds fourragent à tout bout de champ, surtout lorsque Gérard Van Ruycken fait des efforts sur lui-même pour réfléchir à une situation imprévue. De plus, on distingue à hauteur de son short d’été fluorescent, les replis adipeux de son abdomen, dont le nombre s’accroit imperturbablement chaque année. Le quintal de Gérard Van Ruycken n’impressionne plus depuis longtemps la toute menue Berthe Van Ruycken dont les cheveux, frisés naturellement, ont dérouté la plupart des coiffeurs de Namur lesquels ont néanmoins tenté de tirer le meilleur parti de cette curiosité capillaire en proposant à leur cliente des teintures hautes en couleurs dont Berthe Van Ruycken raffole. 

C’est surmontée d’une crête rouge carmin, aux reflets mauves, qu’elle tombe littéralement dans les bras de Marinette avec de grands cris de joies. D’après les observateurs, l’excitation des deux femmes frisent l’hystérie. Après avoir longuement frotté leurs museaux rabougris l’un contre l’autre, les deux commères se jettent dans un papotage débridé dont elles se sont privées depuis douze mois tandis que Maurice et Gérard, à l’ombre salvatrice du mur des toilettes, entament déjà des conversations plus viriles donc forcément plus sérieuses. 

Gérard a-t-il rencontré des bouchons sur sa route ? Très peu apparemment. Pourtant, il a bien du négocier le bouchon de Fourvière comme d’habitude. Mais le bouchon lyonnais n’est plus ce qu’il était, il a perdu en prestige. Il faudrait relancer son attractivité. Aujourd’hui, il suffit d’une petite demi-heure pour parcourir ses seize cent mètres. 

Maurice en lui tapotant l’épaule le rassure. D’après la radio, le trajet de Montélimar à Orange allait être infernal. Là au moins, on n’était jamais déçu. D’ailleurs, depuis quinze ans qu’ils se sont connus sur le macadam brulant du 15 juillet, ce goulot d’étranglement dans la vallée du Rhône ne les a jamais trahi. On a le temps de converser d’une voiture à l’autre, de se faire des coucous, de bronzer au soleil torride, de pester contre des automobilistes impatients, de vivre quoi ! 

Maurice et Gérard évoquent encore des anecdotes de ces parcours fabuleux qui ont scellé leur amitié indéfectible. Gérard se souvient –il de cette année où l’on avait atteint la sortie de Bollène après cinq heures de sur place ? Qu’est-ce qu’on avait ri ! Même aux abords de la capitale, aux retours d’un week-end prolongé, les parisiens ne trouvent pas mieux ! 

 Une seul ombre les rembrunit : John et Mary, ces deux anglais qu’ils retrouvaient jusqu’à l’an dernier, sur le même espace de repos. John et Mary ont trahi ; sous prétexte d’arriver plus vite sur leur lieu de vacances, ils ont choisi de prendre leurs congés dans le Périgord ! Maurice rapporte à Gérard que, selon ses informations, ces deux anglais ont été bien punis : ils n’auraient pas rencontré le moindre bouchon sur leur route ! Ce sont vraiment des êtres asociaux ! Ils ne savent pas s’amuser entre amis ! 

Et c’est bientôt le départ des deux voitures dans une chaleur étouffante. Passée la capitale du nougat, on se retrouve enfin pare-choc contre pare-choc, on s’agite, on discute, on se passe des canettes de bières par les portières, on se moque des familles venant du 75. Puisqu’il faut bien se gausser de quelqu’un pour se sentir vivre, autant s’en prendre au parigots ! Cette année, le bouchon est particulièrement réussi. Il n’égale peut-être pas celui de 92, mais c’est un bon cru. 

 Par moment, les deux files de voitures stoppent longuement leur progression. Berthe a le temps de descendre de son siège pour ouvrir le coffre de la Buick afin de montrer son nouveau maillot de bains à son couple d’amis. Le coude sur la portière de sa décapotable pour avoir l’air décontracté, Gérard Van Ruycken lève le pouce en l’air pour signifier son contentement. 

Et puis, trois heures plus tard, après avoir dépassé Orange, on doit se séparer, les Van Ruycken ont une villa à Cannes, Maurice et sa femme vont, comme toujours, planté leurs tentes sur la plage de Palavas-les-Flots. Les visages sont déjà rougis par l’ardeur du soleil, la sueur suinte paresseusement sur le corps des deux hommes. On s’embrasse, on se tapote dans le dos. Les deux couples se sont bien amusés : quelles belles vacances ! Mais on va devoir maintenant partir en congés ! 

Peu importe ! On se promet de revenir par le même chemin le 15 août ! En plus, cette année, ça tombe un samedi, la remontée vers le Nord s’annonce fastueuse, c’est-à-dire d’une lenteur exaspérante ! Peut-être même qu’on pourra dormir sur la route ! Vivement la rentrée ! 

 

 

 

 

 

 

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