Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand(e) ? (14 parce qu’il n’y a pas de 13)

Moi, dans dix ans, je voudrais avoir les dents blanches pour être présentatrice de télé des émissions du week-end ou alors peut-être gendarmette.  Les animatrices des variétés imbéciles du week-end me fascinent. Je n’ai jamais vu dans la vie de tous les jours des dents aussi immaculées que leurs sourires lumineux. J’ai tout essayé, les dentifrices « dents éclatantes », « fraîcheur garantie », « soleil de votre bouche ». J’ai l’impression que mes lèvres s’ouvrent sur un océan de médiocrité dentaire. Même le bicarbonate de chaux n’arrange rien. Le dentiste familial se perd en conjectures. Chaque fois que je le vois, lui il dit qu’il n’a jamais vu ça. En conséquence, je me contente de sourire finement quand je suis secouée d’une franche hilarité.  Au-delà du problème de dentition, il faudrait que je travaille les épaules. Les présentatrices ont en général les épaules nues, rondes, bronzées, soyeuses. Je serais un homme, je tomberais amoureux de leurs épaules tous les samedis soirs. Il parait qu’il faut pratiquer la natation à outrance pour parvenir à la perfection du dessin qui relie l’extrémité de la clavicule à la base du cou. Au collège, j’ai pris option ping-pong : j’ai horreur de l’eau et ne sais pas nager. Je pourrais peut-être me présenter en col roulé, mais il faut un joli buste et puis porter une robe de soirée à col roulé, l’idée reste à creuser. 

Les robes qu’elles portent les déshabillent parfaitement. Les corps se meuvent, nus dans une harmonie sensuelle et lascive de gestes et d’attitudes étudiées. En plus de leurs allures de mannequins, elles ont un timbre de voix doux et mesuré, une élocution parfaite, un phrasé délicat. Elles connaissent la vie des vedettes dans les moindres détails. Enfin, les détails qui figurent sur les fiches qu’elles ont appris par cœur. Elles ne se trompent jamais ou alors elles le font exprès pour faire rire la salle. 

Décontraction professionnelle, assurance maîtrisée, elles mènent leur émission dans un style qui plait à la foule des téléspectateurs avachis dans un canapé cradingue, contemplant les plis et replis de leur anatomie fatiguée tandis que leur idole semble leur susurrer : « Regardez-moi plutôt : je suis particulièrement belle, mais en plus je suis une femme brillante et déterminée comme vous auriez pu l’être si vous n’aviez pas choisi bêtement une vie médiocre d’ouvriers à l’avenir menacé ou d’époux indifférent et léthargique  ». 

Il est vrai que la vacuité de leurs émissions n’impressionne plus que les gens qui se cultivent dans leur hebdomadaire habituel de programmes médiatiques. Leurs invités exceptionnels sont exceptionnels tous les week-ends depuis vingt ans, se prêtant sans sourciller aux mêmes interviews bêtifiants et pleurnichards. Quelle classe ! Quelle avancée de la civilisation audiovisuelle ! 

Bon, je vois. Je sens bien que mes ambitions ne sont pas à la hauteur de mes moyens. 

Je vais devoir plutôt envisager une carrière de gendarmette. Leur tenue me plait bien aussi. Papa dit qu’il aime aussi beaucoup leur couvre-chef qui leur donne un air très sexy. L’été, avec leur pantalon au pli impeccable, leur petite chemisette bleue légère, je vois bien à l’œil égrillard de papa que les hommes fantasment autant sur leurs silhouettes que sur les déshabillés du samedi soir. La profession de ces jeunes femmes assaisonnent leur fréquentation d’un petit piment supplémentaire : les gendarmettes peuvent devenir très sévères, même avec les hommes, si les règles du code de la route ne sont pas respectées. Les messieurs sont alors implacablement punis par une silhouette charmante, certains pervers adorent ce genre de situation. Mais Papa n’a pas de chance : la seule fois où il s’est fait arrêter pour avoir téléphoné au volant, l’officiant était un gros moustachu aux bras musclés. 

J’aime à croiser les gendarmettes au coin des rues dès que les beaux jours sont revenus. Les mains dans le dos, les pistolets réglementaires à la ceinture ondulant au rythme de leurs hanches modelées par une pratique régulière du sport, elles ne sont pas très occupées nos gendarmettes. La plupart du temps, elles mènent de grandes conversations avec leurs collègues masculins qui en profitent sans doute pour se placer un peu. 

Mais il ne faut pas leur en conter. On voit bien que leurs yeux brillants sont aux aguets sous la visière qui les ombrage. Dès qu’un conducteur fautif se distingue dans leur champ visuel, on les voit s’élancer un bras levé, l’autre désignant péremptoirement de l’index le malfrat qui, submergé par l’autorité qui se dégage de ce geste, se range immédiatement le long du trottoir et présente ses papiers avant même que la jeune femme les lui ait réclamés. 

L’homme, car il s’agira d’un homme je n’en doute pas, n’aura pas intérêt à tenter une manœuvre de séduction. Les gendarmettes sont rompues à cette astuce. Lorsqu’elles font leur métier, il n’y a plus de sexe, il n’y a plus qu’un représentant de l’ordre et un automobiliste qui s’est figuré pouvoir le troubler en toute impunité. Les gendarmettes ont d’ailleurs été entraînées rudement, dans des écoles spécialisées, pour s’adresser aux contrevenants sur un ton rogue avec une voix caverneuse, qui n’admet pas de réplique. Si elles peuvent, elles essaient même de faire un peu peur, mais pour une femme, c’est plus difficile que pour un gros gendarme moustachu aux bras musclés. J’ai essayé de m’adresser durement à des garçons pour me tester, mais le minuscule filet d’un son indistinct qui sort de ma bouche me laisse penser que j’ai encore des progrès à réaliser. 

Quel rapport, me dira-t-on entre une animatrice de télévision au corps délicieusement dénudé et une gendarmette qui fait la grosse voix pour impressionner un fou du volant pris en faute ? L’envie de dominer ces messieurs sans doute. Le sentiment diffus de l’infini supériorité de la femme, bafouée par des siècles d’arrogance masculine. Il nous faut reconquérir le terrain perdu par nos aïeules que ce soit par nos charmes ou par les pouvoirs que nous confère la loi. Non, mais alors ! 

Euh !… Finalement, à la récré, je dirais que j’ai choisi la vocation de mère de famille. Sinon, le grand Pierrot risque de ne pas apprécier…. Lui, il veut être gendarme poilu aux avant-bras musclés et, de plus, il aime les femmes soumises ! 

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