Un état désespéré.

Le professeur Maurice était surnommé Nimbus par ses internes en raison des derniers cheveux blancs qui se dressaient, indisciplinés et rebelles à tout arrangement capillaire, sur son crâne dégarni et luisant. 

 Ce jour là, le cas que le célèbre psychiatre avait devant lui le désarmait. L’homme distingué, élégamment vêtu d’un complet de confection gris sur une chemise vert d’eau harmonieusement cravatée, avait l’air au mieux de sa forme. Mais armé de vingt ans d’expérience médicale, le professeur Maurice savait qu’il ne fallait pas se fier à cette apparence. 

Norbert s’avérait en effet un père et un époux modèle. Il n’avait jamais manqué une seule réunion de parents d’élèves durant la scolarité de ses deux filles en prétextant des rendez-vous professionnels qui se finissent tard en soirée ! Les voisins s’étaient plaints : un tel exemple nuisait gravement à leur tranquillité d’esprit. Aucun parent d’élève normalement constitué, vivant dans le quartier de Norbert, n’avait la moindre envie de s’intéresser à des points considérés comme fondamentaux par le corps enseignant comme celui d’établir le moment opportun où il convenait d’aborder le subjonctif en classe de grammaire. Norbert présentait là une difficulté préoccupante à bien saisir l’aspect futile de certaines controverses corporatistes qui inquiétait le professeur Maurice à propos de son cas. 

Norbert regardait le psychiatre et le psychiatre regardait Norbert le regarder. Rien dans l’attitude de son patient ne traduisait une quelconque anxiété, ni même la plus légère inquiétude. Le regard droit, le sourire franc, Norbert n’était nullement agité de ces tics nerveux qui laissaient deviner un malaise chez les patients habituels de Nimbus. Il ne triturait pas le bout de sa cravate  assortie à sa chemise ;  il ne passait pas la main dans ses cheveux argentés soigneusement peignés sur le coté ; il ne se tordait même pas les doigts qu’il avait longs et soignés. De plus, son discours était parfaitement compréhensible et cohérent. Il ne disait pas à tout bout de champ : « C’est clair ! ».

Malheureusement pour lui, d’autres symptômes s’ajoutaient à ce sombre tableau, traduisant un avancement significatif de sa pathologie. Le Professeur Maurice savait que Norbert respectait profondément le pacte de mariage le liant à Eléonore, qu’il avait prise pour épouse devant Dieu, voilà déjà une quinzaine d’années. Il n’avait même pas profité des avances de la belle Hélène dont tous les habitants masculins de son lotissement connaissaient pourtant l’appétit charnel et la grande disponibilité pour toute invitation à déjeuner assortie d’intentions audacieuses. Eléonore s’était amèrement ouverte auprès de ses amies de l’impossibilité dans laquelle son mari la plongeait de ne pouvoir jamais jouer la moindre scène de la tragédie de la femme bafouée. Son réseau amical l’avait consolée comme il avait pu, mais Clara et Bertille imaginaient le calvaire d’Eléonore privée d’un moment d’extraversion théâtrale que les femmes jugent indispensables dans n’importe quel couple normal. 

Ne sachant par quel bout médical prendre le cas de Norbert, Maurice entreprit un examen physique de son patient : auscultation, palpation, tension. Norbert fréquentait assidûment une salle de sport deux fois par semaine. Son éducation attentive lui avait appris à éviter les excès alimentaires et à se détourner de la fréquentation de l’alcool. Ses amis proches étaient bien obligés de l’admettre : personne n’avait jamais aperçu Norbert, avachi sur un fauteuil devant un match de foot télévisé, canette de bière à moitié vidée à la main ! La Fédération Française Foot envisageait même de porter plainte pour atteinte au caractère affligeant de la tenue des supporters de son sport favori ! 

Le Professeur Maurice dut en convenir : l’homme qu’il examinait, présentait toutes les caractéristiques d’une santé éclatante. Norbert n’avait donc aucun sujet d’inquiétude à ce sujet. Le problème, c’était qu’une telle attitude avait des effets collatéraux particulièrement négatifs dans le milieu professionnel de Norbert. Non seulement, ses collaborateurs étaient méchamment déstabilisés dans leur habitude à poser quelques jours de congé maladie dès qu’une légère toux les prenaient à la gorge à l’arrivée des premiers froids, mais aucun salarié de l’entreprise ne pouvait converser longuement avec Norbert devant la machine à café, en comparant soigneusement le mal de dos  dont il était victime avec la lombalgie dont tout être normal est supposé souffrir de temps en temps même sans savoir ce que c’est. 

Pour le docteur Maurice, le pire était que Norbert ne semblait même pas se rendre compte de son état ! Le bruit courait même que Norbert était un homme honnête et généreux ! 

On racontait une histoire invraisemblable à son propos. Norbert, s’étant aperçu d’une erreur commise par le fisc à son profit, s’était immédiatement préoccupé de prendre rendez-vous dans les services des Impôts pour la faire rectifier à son détriment. Monsieur Laverne, l’inspecteur des impôts de son canton, réputé pour son calme et sa courtoisie, avait du cependant faire preuve de fermeté. Il fallait que Norbert comprenne tout de même que si chaque contribuable s’avisait de relever les erreurs dont il pouvait bénéficier par une malencontreuse erreur, la fonction de contrôle des services se trouverait sérieusement menacée ! Plus de tricheries, plus de contrôles ! Où allait-on ? Fort heureusement, le corps médical intervint pour incliner Monsieur Laverne à la mansuétude : Norbert était incapable de se rendre compte qu’il mettait en cause par son geste inconsidéré, l’équilibre des services publics ! 

Le docteur Maurice compulsa tristement le dossier de Norbert : les témoignages de la progression de la maladie se multipliaient depuis quelques temps. Norbert avait contribué largement aux grandes journées caritatives, par exemple le Téléthon, au lieu de rester tranquillement derrière sa télévision en regardant faire les autres comme tout le monde. Norbert triait soigneusement ses déchets, complètement insouciant du risque de chômage qu’il faisait courir aux ouvriers chargés de ce tri. Au bureau, Norbert était réputé pour ne jamais se mettre en avant ni même s’approprier le travail réalisé par l’un de ses collègues. La direction avait du sévir : une ambiance de rivalité était indispensable à l’intérieur de l’entreprise pour que les meilleures éléments se dégagent. Comment pouvait-on entretenir un esprit de compétition si la modestie et la solidarité s’insinuaient dans tous les bureaux ? 

Avec les autres, Norbert était devenu insupportable. Dans les conversations, il écoutait chacun avec attention ce qui obligeaient ses interlocuteurs, ainsi piégés, à ne plus se contenter de dire n’importe quoi. En outre, il prenait régulièrement des nouvelles de se voisins lorsque la maladie survenait au grand dam de ces derniers qui n’avaient même plus le loisir de se plaindre de l’indifférence de leurs proches ! 

Le pire était de penser que Norbert pouvait être contagieux. Un cas semblable paraissait s’être déclaré dans son entreprise : on avait  vu un cadre important donner un coup de main à son voisin de bureau et oublié d’en tirer un profit personnel ! 

Une nouvelle fois, le Professeur Maurice regarda posément Norbert qui ne semblait aucunement affecté d’être ainsi dévisagé. Le médecin n’avait décidemment jamais rencontré quelqu’un d’aussi normal. Il était urgent de l’enfermer. 

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