Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand? (11)

La vie est ainsi faite que j’ai des idées bizarres en tête, parfois même contradictoires. Jeremy, mon copain depuis la maternelle, me rappelle fréquemment que je suis un être sympa mais que je gagnerais à être un peu plus rationnel.

J’aimerais être manchot. Pas pingouin, mais manchot, c’est le seul oiseau qui ne vole pas mais qui nage. C’est comme si un avion jouait à être un sous-marin.

J’hésite encore sur la catégorie qui m’intéresse. Le Gorfou Macaroni est affublé d’un nom de pâte qui me plait bien : ce serait amusant de s’appeler ainsi. Le Manchot à jugulaire a l’air d’avoir une petite casquette sur la tête avec une fine bande noire sous son bec qui semble la retenir : on dirait un gardien de but. Le petit manchot bleu est doté d’une couleur qui fait rêver. Mais il est vrai que devenir Manchot Empereur est, si j’ose dire, la voie royale pour accéder à la grande fratrie des manchots. Je pourrais même peut-être faire du cinéma.

Le manchot est un être particulièrement sociable, singulier, curieux, qui se laisse facilement approché. On a toujours l’impression qu’il s’intéresse à ce que vous lui dites même s’il n’y comprend rien, contrairement à de nombreux humains qui, selon Papa, s’en fichent complètement surtout quand votre discours diffère du leur. Je ne dénonce personne, mais selon mon père, Monsieur Duvillard, son patron, n’écoute jamais les suggestions pourtant astucieuses qu’il tente de lui présenter. Duvillard ne pourra jamais intégrer le peuple manchot. Papa le pense également, mais il n’estime pas opportun d’en informer Duvillard. Enfin pas dans l’immédiat.

Le manchot se dandine à cause de la configuration de son corps. Mais qu’on ne s’y trompe pas, il peut être d’une agilité remarquable. Certains n’hésitent pas avec leur petits pieds à grimper haut dans les rochers glacés pour signaler l’approche d’ennemis éventuels à leurs compagnons. Ils exercent alors une sorte de veille. C’est d’ailleurs le fondement du dernier projet que Papa a présenté à Duvillard : une veille technologique pour observer les progrès de la concurrence et anticiper l’avenir. Papa pourrait, lui, prétendre à la dignité de manchot. Nous serions bien tous les deux sur la banquise. Maman ne l’entend pas ainsi.

Cet animal a développé un sens élevé du couple. Monogame, il ne se permettrait pas de sortir sans Madame. Très popote et famille-famille, il connaît néanmoins la valeur de l’entraide collective entre voisins. Le manchot qui ne l’est pas, va pêcher pour l’ensemble du groupe auquel il appartient. A son retour, il distribue le fruit de son effort aux plus nécessiteux. On a même vu des manchots, lors d’une grande migration, s’arrêter pour secourir certains de leurs camarades malades ou invalides. Le manchot est un homme de gauche !

La révolution matriarcale a gagné le peuple manchot. Le mâle aussi bien que la femelle couve l’œuf du petit manchot. Le partage des tâches ménagères est donc la règle. C’est maman qui serait contente d’entendre ça. En général, les femmes aiment bien que les hommes fassent leur boulot. Elles ont la sensation d’être plus égales chaque fois que les hommes changent bébé. Elles estiment que les choses dégoûtantes ne devraient pas leur être réservées. Selon mes informations, obtenues de première main, je ne pense pas que le rapport entre hommes et femmes se pose de la même manière chez les manchots. Ces petits êtres seraient-ils d’une maturité supérieure ? A-t-on jamais vu un congrès de manchots dédié à la question prenante de savoir quel membre du couple devra s’occuper des enfants ?

Soyons réalistes ! Très franchement, même si la vie d’une collectivité de manchots me passionne, je ne me vois pas intégrer le genre des aptenodytes. C’est le nom savant du manchot, vous pouvez vérifier. Je dois donc assumer mes contradictions et choisir une autre voie qui aurait quelque chose à voir avec la vie sur la calotte glaciaire.

Je serai donc joueur de tennis. On m’objectera que les tennismen ne se dandinent pas sur place. Mais quand Federer ou Nadal entrent sur le court en roulant leurs épaules musclées, la température monte sur les gradins. Leur allure déhanchée me fait inéluctablement penser à la dégaine chaloupée des manchots.

Les commentateurs parleront de moi comme d’une bête de compétition, ça me rapprochera du monde animal. Mon service atteindra les 300 kilomètres-heure. Mon adversaire entendra le bruit de la frappe, mais restera pétrifié dans sa position de réception puisqu’il n’aura même pas le temps de voir passer la balle. Je serai aussi le roi de l’amorti. J’imagine déjà, lors d’une finale de Wimbledon, le pauvre Américain ou Suédois que je rencontrerai alors, se précipiter au filet en croyant pouvoir reprendre mon coupé et terminer le nez dans les pâquerettes tandis que la petite balle viendra mourir doucement devant lui, narguant ses yeux exorbités par la stupéfaction suscitée par l’incroyable coup de génie dont je viendrai de gratifier la foule enivrée de bonheur.

Au tennis, je préfère être joueur. Le spectateur a pour seul tâche de tourner la tête à droite, puis à gauche, puis à droite…. Et de s’exclamer bruyamment quand le va-et-vient s’arrête comme si on venait de lui couper la lumière. Il n’a pas le droit non plus de parler au moment de l’engagement alors qu’au foot, il peut crier n’importe quoi n’importe quand. D’ailleurs, certains que je ne nommerais pas ne s’en privent pas.

J’arrêterai avant d’attraper un tennis-elbow et de marcher comme un pingouin. En fin de carrière, je pourrai envisager une carrière de chanteur ou alors d’homme-qu’on-voit-partout. Les anciens tennismen sont partout. On les rencontre à la télé, dans des émissions où une dizaine d’invités se pressent autour d’une table avec pour mission de rigoler longuement de manière à ce que personne ne comprennent rien de ce qui se dit. On les croise aussi dans des remises de prix de concours. De n’importe quel concours. Un tournoi de boules, une compétition de beauté, des élections politiques. Eventuellement, ils se remettent au tennis : ça s’appelle un tournoi de vétérans où ils se font des farces pour faire rire les mêmes spectateurs qui les applaudissaient en tournant la tête de droite à gauche, dix ans plus tôt. A un moment où ils ne se faisaient pas de farces. Du tout.

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