Pris à revers !

Il y a un monde fou sur les boulevards. C’est la rentrée scolaire, les platanes jaunissent et les enfants rosissent. Accrochés à des mains expertes, des jupes ou des manteaux mi-saison, ils pointent le doigt vers les vitrines en s’exclamant vivement. Les couples naviguent comme ils peuvent, souvent en deux vagues : la femme ouvre la voie, l’homme, distancé de quelques mètres porte les paquets. De toute façon, il ya toujours du monde sur les boulevards le samedi après-midi. 

Pour Max, c’est une aubaine. Sa silhouette se glisse sournoisement entre les passants. Il stoppe sa course par moments, faisant mine d’admirer la devanture d’un commerce puis il reprend son allure chaotique en zigzagant entre les arbres et les poteaux indicateurs. Le voilà qui s’agenouille afin de renouer pour la troisième fois son lacet de chaussures tout en jetant des regards inquisiteurs et furieux par-dessus la monture de ses lunettes. 

Pour espérer passer inaperçu, il a ressorti le duffle-coat de ses vingt ans, celui de la fac et des soirées festives entre étudiants. Juliette ne l’a jamais vu dans cet accoutrement. Comme il a forci, le vêtement lui sculpte une allure engoncée et comique. Il a trouvé un béret et des lunettes noires qui achèvent de lui donner l’air loufoque qu’il estime suffisamment original pour ce qu’il a à faire. Il est ridicule, mais ça lui est complètement égal. L’heure n’est pas à l’élégance vestimentaire. 

Max n’écoute plus le brouhaha de la foule, bouscule parfois quelqu’un, ne s’excuse pas, ne regarde rien sauf Juliette dont la chevelure d’acajou et le manteau de daim tanguent au loin entre les familles qui déambulent. Sa silhouette fine et élancée l’émeut encore comme dans les premiers temps.

Vers quinze heures, elle a prétexté des courses urgentes pour sortir inopinément. Sans réfléchir, il a pris la décision de la pister. Max est un sanguin, lorsqu’il se sent atteint au plus profond de lui-même, il ne réfléchit pas beaucoup. Il veut avoir le cœur éclairci des mystères que lui concocte sa femme depuis plusieurs mois. 

Depuis quelques temps en effet, elle n’est plus la même, Juliette. Elle est distante et distraite ou s’enferme dans un mutisme inhabituel donc inquiétant. Autrefois, elle ne manquait jamais de l’interroger sur ses journées, ses espoirs, ses déceptions. Elle en était même un peu casse-pieds. Charmante, mais casse-pieds. Et puis subitement, elle n’a plus questionné Max. Sur rien. Elle avait l’air de s’en ficher complètement. 

La semaine dernière, Jean qui ne manque jamais l’occasion de se mêler des affaires des autres, a confié à Max, comme si rien n’était, qu’il avait croisé Juliette sortant de l’Hôtel de Paris. Selon Jean, elle avait l’air bizarre. Max a encaissé durement la nouvelle : il a du s’agripper à son verre de scotch pour affirmer qu’il était au courant puisque Juliette travaillait souvent avec les hôteliers dans son métier de décoratrice. Lorsqu’il a interrogée sa femme, sa réponse à consterné Max : Juliette a repris exactement le même mensonge qu’il avait servi à Jean pour sauver la face ! 

Le doute de Max s’est trouvé conforté lorsqu’il l’a surprise dans le salon, raccrochant le téléphone précipitamment à l’issue d’une conversation qu’elle a maladroitement achevée en faisant mine de prendre rendez-vous chez son coiffeur, alors qu’elle y était passée la veille. 

Il se pensait insensible à la jalousie. Et pourtant, elle est là, lui vrillant l’estomac, alourdissant sa respiration, envahissant son espace vital, ruinant sa santé et sa bonne humeur. En un mot : il  soupçonne Juliette de le tromper. 

Jamais il n’aurait pensé à une telle déconvenue. Les rires et l’insouciance de leur début en couple lui traversent l’esprit en lui ravageant le cœur. Comment ont-ils pu en venir là : elle en femme volage, lui en mari abusé, réduit à une poursuite minable pour avoir le plaisir de constater la réalité de son infortune ! 

Souvent, Max dit que la roue tourne pour réconforter un copain dans la mouise. On est en bas, mais bientôt on se retrouvera de nouveau au sommet, aussi vite qu’on en est descendu sans même s’en apercevoir. Aujourd’hui, il se trouve au niveau zéro avec l’impression douloureuse et lancinante que la grande spirale de la vie l’a oublié au rez-de-chaussée. 

Il lui semble que Juliette presse le pas. Sans doute la proximité de l’Hôtel de Paris et la crainte d’être reconnue l’incite-t-elle à se hâter. Ou bien s’abandonne-t-elle déjà au plaisir de rejoindre les bras de son amant ? Elle va traverser le carrefour en prenant des risques comme d’habitude puis aller tout droit à son rendez-vous, c’est sûr ! 

Max est pris d’un doute : que va-t-il faire ? Va-t-il attendre penaud devant la porte de l’hôtel que Juliette ressorte ébouriffée et heureuse de ses ébats illégitimes ? Va-t-il fracasser la porte de la chambre maudite et se jeter sur l’amant haï ? Ce serait bien, un peu théâtral, mais bien !  Pendant que les deux hommes en découdront, Juliette horrifiée se retranchera derrière les rideaux de la fenêtre en se mordant les poings pour ne pas hurler, mais elle pourra au moins constater qu’il sait prendre tous les risques pour sauver son ménage ! A l’issue de la lutte, épuisé mais serein, il se retournera vers elle, noble et magnanime, et il lui dira simplement et humainement : 

-      Rentons à la maison ! 

Soumise et reconnaissante, elle s’empressera d’enfiler son manteau, ramassera son sac en toute hâte, et le suivra, sans un coup d’œil pour le malheureux rival sanguinolent, étendu sur la moquette et épouvanté par la détermination viril de son adversaire. Une première et dernière fois, l’homme vaincu regardera s’enfuir dans un râle douloureux le couple légitime qu’il n’aura pas détruit. 

Soudain, Max reste coi. Sa femme vient de tourner sur la gauche, contrairement à toute attente ! Il se reprend : les amants ont évidemment diversifié leurs lieux de rencontres pour éviter d’être pris au piège. Il aurait du y penser plus tôt. 

Où le conduit-elle ? Peut-être directement chez son complice. Max est saisi d’une curiosité morbide : il aimerait le voir. Le regarder dans les yeux, cet être à qui elle trouve soudain toutes les vertus, celui qui sait dire les mots qu’il ne trouve plus, celui qui sait la faire rire avec l’humour qu’il ne cultive plus. Pourtant, il est certain d’avoir tout fait pour elle : renoncer à ses parties de poker si excitantes, se mettre à pratiquer des poses de yoga si ennuyeuses, passer des dimanches chez sa belle-mère si bavarde. Et elle ? Qu’a-t-elle fait pour le comprendre ? S’il se sort de cette histoire, il va falloir que chacun fasse son autocritique ! Mais pour le moment, l’urgence est de l’extirper des griffes de ce rustre ! On discutera après ! 

Juliette fait mine de s’arrêter devant un magasin de chaussures et mime un intérêt approfondi pour une rangée de bottines. C’est une ruse grossière pour déjouer une éventuelle filature. Max l’avait prévue. Sur ses gardes, il se jette immédiatement derrière une colonne publicitaire, tout en fixant sa proie d‘un œil ardant. Il sent qu’il sombre dans le grotesque et a même l’impression qu’il va atteindre le niveau vaudevillesque, mais la force monstrueuse d’une curiosité morbide et insatiable le pousse encore en avant. Un instinct cruel lui souffle d’aller au bout de sa souffrance. 

Elle se dirige maintenant vers les beaux immeubles de l’avenue. Max n’est pas étonné : l’exterminateur de son couple doit être un de ces riches parvenus qui résident dans l’une de ces résidences luxueuses gardées par deux ou trois mastodontes aux épaules interminables, accompagnées de chiens à l’allure sauvage, prêts à vous sauter à la gorge au moindre indice suspect à leur entendement animal. 

Après leurs ébats, l’homme décrochera certainement le téléphone et se fera probablement livré un repas somptueusement arrosé de champagne millésimé pour éblouir sa compagne. Peut-être même iront-ils prendre un bain ensemble en emportant leur coupe qu’ils poseront délicatement sur le bord de la baignoire, tout en riant à gorges déployées lorsque l’un d’eux évoquera le sort du mari bafoué ! La simple évocation de cette scène lui est insupportable : personne ne rira plus quand il aura réglé le problème ! 

Il sait que Juliette a toujours eu du mal à dissimuler son goût pour le luxe et à se contenter de la vie modeste d’employé de bureau qu’il lui offre. Mais de là à tomber dans les bras du premier golden boy venu ! Max est furieux contre elle, contre lui et son comportement minable, contre la vie, les riches et les pauvres, mais le dépit l’emporte : il poursuit la traque de son épouse au prix de multiples précautions d’espion. 

Quelques passants effarouchés se retournent craintivement sur son comportement incohérent. Certains dénoncent déjà les méfaits de l’alcool. D’autres ricanent bêtement : peut-être ont-ils connu cette situation dans une autre vie ? Max n’en a cure. Ce n’est pas aujourd’hui qu’il aura le temps de s’inquiéter de l’existence des autres ! 

Elle vient d’arrêter sa course devant un immeuble de verre, ses lunettes noires animées par le reflet du soleil d’automne parcourent la façade de haut en bas. C’est l’Endroit : Max a déplié un quotidien qu’il avait pris la précaution d’emporter : il le saisit à l’envers et se plonge avec une avidité soudaine dans une lecture inversée, mais selon les apparences, passionnante. Le voilà qui risque un œil juste au-dessus de la page des sports. 

Elle va traverser et pénétré dans le hall de l’immeuble, c’est certain ! Max s’apprête à en faire de même. Il l’a bloquera avant qu’elle entre, il lui dira qu’il sait tout, il lui criera sa déception et son mépris. Il y aura une scène de ménage en pleine rue : Max s’en fout, il est prêt à toutes les humiliations pour la récupérer. 

Nouvelle surprise ! Juliette reprend sa marche et tourne de nouveau sur sa gauche d’un pas déterminé ! Qu’est-ce que c’est que cette stratégie sournoise : à force de tourner dans la même direction, elle est en train de revenir sur elle-même ! Pour Max, ces tours et détours renforcent une conviction : elle cherche à semer un poursuivant hypothétique apportant ainsi la preuve de ses intentions malhonnêtes ! 

Stupéfait, Max prend un temps de retard : il chiffonne n’importe comment le journal qu’il avait entre les mains, le jette n’importe où et se lance à la poursuite de sa femme en prenant la direction dans laquelle elle vient de disparaître. Au point où il en est, il doit aller jusqu’au bout de cette histoire ! 

Mais la rue Morissot est piétonne. Les badauds sont encore plus nombreux que dans les artères adjacentes. Max a perdu de vue la silhouette de Juliette. Il accélère, court, bouscule les uns et les autres, enjambe des bancs publics, renverse des présentoirs, malmène des personnes âgées. Pourquoi a-t-il enfilé ce duffle-coat trop étriqué qui comprime ses mouvements ? Son regard se brouille. Sur son passage dévastateur, les vociférations s’élèvent, des poings se lèvent. 

Un inconnu s’oppose soudain à lui, l’agrippe dans le but évident de lui demander raison. Max est hors de lui, il halète, une bave rageuse lui vient aux lèvres. La situation, Juliette et sa vie sont en train de lui échapper. Sa main part plus vite qu’il ne l’aurait voulu : l’inconnu se trouve à terre, le nez en sang. La foula apeurée s’écarte devant lui. Personne ne peut arrêter ce fou furieux ! 

Libre de ses mouvements mais retardé, il poursuit son parcours insensé. Juliette est probablement loin maintenant. Sur la place de l’Eglise, à bout de souffle, il stoppe sa chevauchée : son regard affolé se porte à droite, à gauche. Quelle direction a-telle pu prendre ? Elle s’est débrouillée pour le larguer. Cette manœuvre ne laisse désormais plus de place au doute. C’est une certitude : elle se rend à un rendez-vous inavouable ! Elle aura réussi à le perdre par son chemin tarabiscoté ! Au sens propre comme au sens figuré, Max tourne en rond ! 

Il est à bout. Il prend conscience soudainement du risible de son comportement et de la douleur atroce qui le taraude. Le premier qui lui dira que la grande roue de la vie tourne et qu’il sortira bientôt renforcé de cette épreuve, il se verra probablement contraint de lui casser la figure. C’est la première fois qu’il a des envies de violence. Non, la seconde ! Il se souvient qu’il vient d’assommer un  homme dans sa course. 

De plus, épuisé par son parcours d’obstacles, il est en nage. Ses épaules s’affaissent sous le poids de la déception. Il a perdu une bataille, mais il n’a pas perdu la guerre. Dès ce soir, il va falloir qu’elle s’explique. Si elle rentre. Ce qui lui semble soudain plus que douteux. N’a-t-elle pas décidé de s’enfuir avec ce bellâtre, précisément aujourd’hui ? Ils ont du préparé leur départ de longue date ! Peut-être sont-ils déjà à l’aéroport en train de roucouler tranquillement ! 

Soudain, une main légère lui tapote l’épaule : 

-      Coucou ! Je suis là ! 

Max se retourne : Juliette, son sourire radieux, ses yeux lumineux et ses tâches de rousseur. 

 

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