Le Café des Sports

D’un geste las, Gus soulève les fleurs du rideau de la fenêtre de sa cuisine. Tous les jours, à la même heure, il observe longuement la devanture du magasin d’optique qui s’est installé à la place de son Café. Le regard doux d’une belle femme, mis en valeur par une paire de lunettes à la monture translucide, rayonne à l’endroit où il avait l’habitude d’afficher les résultats du Racing Club. Chaque jour, il se remémore ces matins brouillardeux où les hommes venaient se réfugier dans la chaleur de son bistrot avant de partir à l’usine.

Dès sept heures, le bar était occupé. Dans la fumée des mégots déjà calcinés, le sifflement du percolateur, le brouhaha inaudible des conversations, on se saluait d’une bourrade rugueuse, on maugréait contre le temps, les évènements, le gouvernement, la vie.

Sur le zinc, des ballons de rouges voisinaient avec des verres de pastis, très tôt le matin. Des canadiennes bourrues et des manteaux rapiécés se serraient et se tenaient chaud.

Dans la cohue informe, une voix s’élevait parfois pour héler le patron. Dans la salle Bernadette, s’activait. La jeune bonne ne comptait pas sa peine. Elle connaissait les uns et les autres et ne faisait plus guère attention aux plaisanteries lestes mais bon enfant des jeunes ouvriers qui la taquinaient jovialement.

Le père Joseph s’installait le premier, dès l’ouverture, sur le guéridon qui lui était réservé en terrasse, près du portemanteau. Les habitués se relayaient pour payer ses consommations. Lorsqu’il faisait trop froid Gus l’autorisait à coucher dans la salle du fond. Parfois un client, laissait discrètement au patron un vêtement, une boite de conserve, un peu d’argent à l’attention de l’homme décharné par la vie.

Pendant la journée, les filles du trottoir cherchaient refuge pour un moment. Leurs yeux ternes et lointains, leur mine hâve émouvaient Gus. Il se souvenait de Roberta qui s’installait vers onze heures tous les jours, le long de la véranda, et pleurait à chaudes larmes sur son sort. Avec l’aide de Jacquot, il l’avait tirée de son destin. Elle s’occupait aujourd’hui des factures dans la boite de bâtiment de Jacquot.

Les filles plaisantaient parfois avec les apprenties de la coiffeuse ou de la pâtissière lesquelles surgissaient souvent à l’improviste pour rappeler fermement, les poings sur les hanches, leurs ouvrières à leurs devoirs professionnels.

Entre les clients, de bons tuyaux s’échangeaient. L’adresse d’un patron qui cherchait un homme à tout faire. Le numéro de téléphone d’une association qui pouvait aider quand on avait une fin de mois difficile. Des billets pour une pièce de théâtre ou un match de foot qu’un chanceux avait obtenu au marché noir. L’entraide était la règle. Gus animait avec bonhomie son petit monde, fermant les yeux sur quelques pratiques parfaitement illégales mais hautement nécessaires pour supporter les vicissitudes de l’existence.

Une silhouette stoppe sur le trottoir d’en face. L’homme regarde le magasin comme s’il cherchait à retrouver le passé. Gus se pousse du col pour mieux voir : peut-être un ancien client ? Et puis non, l’homme pousse la porte de l’opticien sans doute à la recherche d’une nouvelle paire de lorgnons. L’ancien cafetier connait un nouvel instant de déception.

Vers la fin de l’après-midi, le bar de Gus se remplissait de nouveau. Il se souvenait de Léa, cette petite fille aux joues rouges et longues nattes. Sa mère ne rentrait pas avant 19 heures. Léa venait terminer ses devoirs sur une banquette du fond. Monsieur Julien, retraité de
la Poste, l’aidait souvent. Gus se souvient encore des disputes que Monsieur Julien entretenait avec Marcel, le président du club de boules, à propos des problèmes de fractions que la petite fille essayait de résoudre. Marcel avait une théorie spéciale sur la réduction au même dénominateur qui n’entrait pas dans les vues de Monsieur Julien ni d’ailleurs dans les principaux manuels d’arithmétique sur le sujet. Aujourd’hui, il parait que Léa est quelqu’un d’important dans les Ministères. Gus ne se rappelle plus lequel, mais il est sûr que Léa n’est pas n’importe qui.

Vers 18 heures, l’évènement de la journée se produisait. Le juge Martinaud arrivait, s’installait en terrasse, commandait un verre de blanc et après vingt minutes pendant lesquelles il contemplait tristement le spectacle de la rue, il reprenait sa canne, son chapeau melon et son chemin. A son arrivée, les conversations baissaient d’un ton. Grâce aux gazettes, on savait qu’il traitait d’affaires compliquées au Tribunal : il ne fallait pas déranger le juge Martinaud et encore moins l’indisposer.

Dans ce triste après-midi de novembre, Gus sait qu’un moment de réconfort viendra. La joyeuse pétarade qu’il attendait retentit enfin : Lucien sur sa mobylette ! A cinquante ans, le miracle quotidien a lieu, un jour encore. Lucien livret toujours ses pizzas sur sa mobylette éternelle.  A l’époque du Café, le même véhicule rouge, bardée de décalcomanies à la gloire de ses boissons préférées, s’arrêtait déjà au bord du trottoir pour laisser le temps à son conducteur de se désaltérer. Après avoir longuement débattu avec Gus du prix des cigarettes, de la prestance d’une vedette de cinéma, du dernier match de l’équipe locale ou de n’importe quoi, Lucien enfourchait son engin pour poursuivre sa mission. On avait l’impression que la machine avait parfaitement intégré son itinéraire tant il était vrai que l’état chancelant de Lucien ne lui permettait pas de prendre des décisions sérieuses sur son orientation dans l’espace.

L’été, c’était encore mieux. Gus sortait les tables sur le trottoir. Il ne savait plus si il avait le droit ni jusqu’à quelle limite il pouvait installer sa clientèle, mais peut lui importait. Les habitués étaient plus à l’aise pour discuter ou vaquer à leurs occupations préférés.

Dès qu’il faisait beau, Petrescu implantait souvent son chevalet devant son bistrot. C’était un artiste roumain réfugié. On pouvait penser qu’il peignait le spectacle de la rue mais lorsqu’on s’approchait on constatait que l’œuvre de Petrescu se concentrait sur les paysages de son pays natal qu’il reproduisait de mémoire. Pour lui permettre de survivre, Gus lui achetait parfois une toile. C’est ainsi que la cave de Gus recèle une collection complète de vues sur les montagnes des Balkans ensevelies sous la neige ou brûlantes sous le soleil.

Moresco, le poète terminait souvent son recueil de vers pendant les soirées d’été à l’heure où la  circulation de la rue s’éteignait doucement juste avant la fermeture. Il a achevé son œuvre pendant dix ans, Moresco. Gus pensait qu’il y mettrait la dernière main pendant longtemps encore.

Sous les affiches de Gus, quelques guéridons ont vu naître ou s’éteindre des histoires d’amour. Parfois un garçon et une fille se penchaient l’un vers l’autre, les yeux illuminés, au dessus de deux menthes à l’eau. D’autre fois, un couple d’âge mur se disputait à voix basses. Souvent la femme, laissée seule, pleurait.

Au-dessus de l’enseigne de l’opticien, Gus voit encore la trace mal effacée de la sienne. C’était la silhouette d’un sportif qui lui avait été offerte par les dirigeants du Racing-Club en échange de son hospitalité légendaire, les soirs de matchs. Gus n’avait pu faire autrement que de rebaptiser son bistrot le « Café des Sports ». L’inauguration avait donné lieu à une belle fête. L’adjoint au maire était venu en personne !  Sur le mur, Gus croit lire encore les lettres de sa raison sociale.  Gus ne comptait pas sa peine ni son argent pour faire vivre heureux un monde de petites gens qui tournait autour de son établissement.

La première alerte fut la fermeture de l’usine Barbarin à l’autre bout de la ville. Pendant de longues semaines, les hommes aux visages tendus ont tenu réunions sur réunions au Café des Sports pour discuter de leur sort. Puis, les premières lettres de licenciements sont arrivées. Il a fallu chercher de l’embauche ailleurs. Gus dut saluer le départ de nombreux habitués.

Peu à peu, l’activité de la ville s’étiola. La clientèle se fit rare dans les commerces. Petrescu et Moresco furent les derniers à s’asseoir à la terrasse du Café des Sports. Ils disaient souvent qu’ils n’avaient plus le goût à peindre ou à écrire.

La sonnette de la porte d’entrée tire Gus de sa rêverie. Il n’attend pourtant  personne et n’aime pas l’imprévu, toujours porteur de mauvaises nouvelles.  -          BON ANNIVERSAIRE !!!  Il sontt tous là, riant et se bousculant, les bras chargés de cadeaux et de bouteilles : Jacquot, Marcel, Monsieur Julien, Lucien, le père Joseph, Petrescu, Moresco. Gus reconnait aussi Léa, Roberta et le juge Martinaud. 

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