Le bal des lieux communs.

Le Stade trépigne, gronde, s’enflamme. L’équipe locale de foot domine tous ses adversaires. Va-t-elle emporter le championnat ? Depuis l’arrivée du nouvel entraîneur, elle remonte au classement. Dans la tribune on exulte. Les hommes, engoncés dans les grosses canadiennes lorsqu’il fait froid, y vivent au coude à coude l’aventure de leurs semaines grises. On joue à guichets fermés ! Le Stade chavire de bonheur. Le Stade s’embrasse lui-même.

L’Eglise du père Renaud est attirante. Les fidèles y accourent de toute la paroisse, de plus en plus nombreux. Pourtant, l’Eglise retentit des prêches péremptoires et redoutés du père Renaud qui dénonce sans faiblesse les péchés de ses ouailles. Mais, sous ses voûtes séculaires, l’Eglise a pris un coup de jeune. Le père Renaud a su s’adapter aux mœurs de son époque. Il célèbre ses offices au son des guitares électriques pour intéresser les adolescents du quartier. L’Eglise s’est entendue avec le Stade pour harmoniser leurs calendriers. Grâce à l’énergie du père Renaud, L’Eglise est devenue communicante !

Le Bistrot du père Louis ne désemplit pas. Les piliers de la salle se confondent avec les habitués. Les filles y sont faciles, les fins de nuit plus difficiles. Jeannot, Marcel, Paulo et les autres y tiennent table ouverte jusqu’au matin. Lorsqu’à l’aube, les silhouettes voûtées ou chancelantes s’estompent dans le brouillard visqueux, le Bistrot du père Louis s’éteint pour mieux renaître au crépuscule. Le Bistrot du père Louis ne dansera pas avec l’Eglise du père Renaud, le Bistrot du père Louis est un lieu canaille !


La Place du Marché grouille de ménagères empressées. Les manteaux usés et les fichus vite noués se penchent sur les étals, observent les prix, maugréent, comparent et marchandent. Sur  la Place du Marché, on hue, on hèle le chaland, on s’interpelle d’une allée à l’autre. La Place du Marché sent la morue, le chou, et la viande avariée. La Place du Marché empeste, personne ne la prendra dans ses bras.

La Gare est triste. Un seul train par semaine emmène les voyageurs au loin. Mais l’Administration a oublié de fermer la Gare et de recycler son chef, Fernand. Pour ne pas perdre sa clientèle, Fernand raconte des histoires d’antan. Lorsque les trains à vapeur s’arrêtaient pour remplir d’eau leurs locomotives expirantes, lorsque les usagers, inquiets et pleins de valises, se pressaient à son guichet, lorsque les femmes de chef de gare étaient fidèles. De nouveau, les voyageurs affluent à la Gare pour entendre les légendes de Fernand. L’espace d’une conférence par semaine, la Gare revit.

Le Cinéma Eldorado cache un trésor. Les fauteuils y sont encore confortables, on ne s’y assied pas sur les genoux de son voisin. Les ouvreuses ouvrent toujours le chemin aux retardataires dans le noir de la salle à l’aide leurs torches électriques. On y vend toujours des esquimaux glacés à l’entracte. Les cinéphiles y viennent en foule pour des séances d’anthologie. A l’Eldorado, le train siffle souvent trois fois, les chars de Ben-Hur se ruent à l’assaut du stade pour leur millième course, Michèle Morgan n’a pas cessé d’avoir de beaux yeux. Le Cinéma Eldorado conserve le temps qui passe.

Les Pissotières Municipales sont très fréquentables et très fréquentées. De bonne tenue grâce à une politique sanitaire énergique, elles accueillent les hommes lorsqu’ils sortent du Stade ou du Bistrot de Louis. A l’ombre de l’Eglise, on s’y croise, on s’y salue poliment, on s’y soulage. Les Pissotières sont un Lieu d’aisance accueillant.

La Boutique de porcelaine de Marinette est très accessible. De plus, elle est charmante Marinette. Ses yeux clairs, son teint frais et son sourire éclatant de blancheur ne laissent pas insensibles les hommes de la ville. Leurs regards coquins n’en finissent pas de s’attarder sur ses robes légères qui valsent agréablement autour de sa taille souple et de ses jambes fines. Marinette sait accueillir ses clients d’une mine enjouée et d’un mot charmant. Aussi les citoyens cassent-ils fréquemment des assiettes ou des pots de fleurs qu’il leur faut remplacer de toute urgence. Parfois, par l’intermédiaire du père Renaud, l’Eglise s’étonne un peu de cette fragilité excessive ou de la maladresse récurrente des hommes au foyer. La Boutique de Marinette donne sur la Place du Marché avec laquelle elle entretient donc des rapports très étroits.

A la Poste, les files d’attente s’allongent devant l’unique guichet tenu par Suzanne. Maria, la camarade de classe de Suzanne y arrive la première tous les matins. Il est dans la tradition locale incontournable d’attendre que Suzanne et Maria aient fini de comparer les photos de leurs petits-enfants ou les potins de leurs quartiers pour envisager d’acheter un carnet de timbres ou envoyer leur colis de Noël aux neveux ou nièces. De toute façon, la Poste est, par nature, un lieu où l’on doit attendre. C’est légal. Le guichet de La Poste doit être désiré. C’est comme ça.

La Mairie est un Endroit sérieux ou l’on traite d’affaires graves. Lorsque le Conseil Municipal se réunit, les élus arrivent, l’air contrit et concentré, avec de gros dossiers sous les bras. Parfois, il s’agira de délibérer sur le menu de la cantine scolaire, parfois il faudra envisager de modifier la tournée du facteur ou bien encore contraindre un citoyen indiscipliné à scier la branche gênante d’un cerisier. Pendant ce temps, des drames ou des comédies se nouent dans l’unique bureau, on vient y déposer le certificat de décès d’un ancien ou bien déclarer benoîtement la naissance qui va encore agrandir une famille nombreuse. La Mairie est le Lieu où l’on vient dire que l’on vit ou alors qu’on a cessé de vivre. A la Mairie, on ne raconte pas d’histoires. Tous les bons citoyens doivent être en règle avec la Mairie.

L’Ecole se dresse toujours entre l’Eglise et la Mairie. Elle résiste malgré les efforts de l’Education Nationale pour trouver qu’il n’y a pas assez d’élèves pour la maintenir ouverte. Vers seize heures, les mères s’y rencontrent de nouveau. Suzanne et Maria discutent de ce dont elles bavarderont le lendemain, dès potron-minet, devant le guichet de Suzanne. Les enfants jaillissent soudain de l’établissement en hurlant de joie sous le regard sévère de Monsieur Maurice, l’instituteur qui tient encore sa grande règle à la main tout en lissant sa moustache de l’autre. Avant de sortir, les enfants l’ont salué respectueusement en lui souhaitant une bonne soirée. Comme chaque jour, Monsieur Maurice a recommandé de se coucher tôt après s’être lavé les dents. L’Ecole est un Endroit bien tenu !

Le Port est fier. Il n’a pas la renommé du port d’Amsterdam, mais enfin quand même ! Lorsque les barques rentrent de la pêche, les femmes s’y donnent rendez-vous. On y commente le temps qu’il fait, celui qu’il devrait faire ou celui qu’il fera le lendemain. Les pêcheurs parlent de leurs soucis, du prix du carburant, de leurs prises ou alors ne disent rien tout en tirant sur leur bouffarde et en se calfeutrant sous leurs cirés. Lorsqu’ils se promènent sur les quais, beaucoup d’anciens matelots regardent l’horizon, là où la mer rejoint le ciel en plissant les yeux. Pour mieux voir. Le Port est un point de passage. On y rencontre des marins de toutes nationalités, on y pratique tous les trafics, plus ou moins légaux, on y joue son avenir, son fric, sa vie. Le Port est un Lieu animé. Des pires et meilleures intentions.

Le Bal du samedi soir est très prisé. Sur l’estrade de la salle des fêtes, le groupe musical « Les dingos » s’installe dès dix-neuf heures. Les musiciens ne jouent pas forcément ensemble, pas toujours la même partition. Mais ils n’ont pas à craindre la concurrence : les Dingos sont le seul ensemble connu de la commune. L’accordéon de Jean-Charles, le fleuriste, expire un peu mais il tiendra bien encore quelques années. Jacot le guitariste arrive souvent le dernier, mais il joue les morceaux à toute allure pour rattraper son retard. On a mis Sylvain, le chômeur, aux percussions, c’est là qu’il est le moins nuisible. A l’autre extrémité de la salle, Louis tient l’annexe de son bistrot. Au milieu, les danseurs intimidés se font d’abord rares, mais Mario, le président des retraités sait faire monter l’ambiance en entonnant des chants paillards au micro. Bientôt la piste est envahie, on se bouscule, on se marche sur les pieds en riant. Le Bal du samedi soir bat son plein et des records d’affluence chaque semaine.

Pourtant, il existe dans cette commune un lieu où il ne se passe rien. Mais alors strictement rien. C’est le Musée du Maire. Il est ainsi dénommé parce que, c’est Riri, le premier magistrat qui a voulu à tout prix son Musée. Riri est un homme énergique.

Chez Louis, un soir de beuverie, il a tapé du poing sur la table. En reposant son verre, il a réclamé le silence. Dans une allocution restée dans les annales, il a longuement dénoncé l’apathie intellectuelle d’une ville où l’on passait son temps à boire, à danser, à aller au foot ou à casser sa vaisselle pour avoir un motif d’aller chez Marinette !

-          De la culture ! De la culture !

De là est née l’idée d’un Musée sensé élever le niveau d’intérêt des habitants. Henri a beaucoup travaillé. D’abord le lieu. Avec les rares économies municipales, il a racheté un vieil hangar agricole à la limite de la ville. Pour aiguiser la curiosité des futurs visiteurs, Henri a beaucoup hésité. Finalement, il a décidé d’ouvrir un Musée d’objets citoyens, un Musée participatif en quelque sorte. Tous ses compatriotes apporteraient dans ce Lieu un souvenir amusant ou insolite trouvé dans leurs familles. L’exposition serait une œuvre collective, appropriée par tous !

C’est ainsi qu’Henri put montrer une casquette de Louison Bobet ramassée sur la route lorsque le Tour de France passa en 1955 dans le canton voisin ou bien le pot de chambre utilisée à la fin du dix-neuvième siècle par la grand-mère de Marinette. Louis apporta la première chopine de bière vidée par sa bisaïeule à l’inauguration de son Bistrot. Même le père Renaud contribua en proposant la soutane mitée d’un lointain prédécesseur à la tête de la paroisse.

Le Musée fut inauguré en grandes pompes par le Conseil Municipal au complet. En récompense des services rendus, Gégé, l’ancien et unique pompier de la ville fut employé pour le gardiennage du Musée malgré ses quatre-vingt ans. Au cours d’une cérémonie émouvante, Fernand lui fit cadeau d’une de ses premières casquettes de chef de gare pour l’établir dans sa nouvelle dignité.

Malheureusement, six mois plus tard, vaincu par la concurrence du Stade, de l’Eglise, du bistrot de Louis, de la Place du Marché, de
la Gare, du Cinéma, des Pissotières, de la Boutique de Marinette, dela Poste, de la Mairie, de l’Ecole et du Bal du samedi soir, force fut de constater que le Musée du Maire n’intéressait strictement personne.

Au bureau des entrées, Gégé dort toute la journée. Son Musée aussi.

 

Laisser un commentaire