Vox populi

Le roi Maurice parcourt son royaume dans un carrosse doré. Son attelage mené par huit destriers blancs empanachés est entouré de soldats en armes, dans leur tenue d’apparat. Tout au long du trajet, le peuple amassé hurle sa joie de pouvoir admirer sa Majesté dans ses plus beaux atours, des bonnets sont jetés en l’air, des mains se lèvent, des cous se tendent, des bébés sont à califourchon sur des épaules solides. Tous crient : 

-          Vive le roi ! Longue vie au bon roi Maurice ! 

Car le roi Maurice est un bon roi et il tient à ce que sa bonté soit reconnue et admirée. Certes, il a augmenté quelque peu les impôts et les taxes pendant ces dernières années. Mais sa dignité royale exige des dépenses somptuaires pour habiller sa personne et ses courtisans.  Il n’aurait pas convenu non plus que la Cour se nourrisse mal ou de mets grossiers comme le font les gens du peuple. Le roi doit donc faire venir les mets les plus raffinés d’Extrême Orient à dos de chameau ou sur ses galères parfois abordées par des pirates sanguinaires. Les chameliers exigent désormais des droits pharaoniques tandis que les pirates respectent de moins en moins le pavillon royal. Le peuple comprendra sûrement que les caisses de sa Majesté ne sont pas inépuisables ! 

Les gouverneurs du Roi en province, dont la fonction est de prélever l’impôt, ont donc du pressurer davantage les paysans qui se bousculent néanmoins sur le passage du cortège de sa Majesté, laquelle voit là le témoignage de la justesse de sa politique fiscale. 

Lorsque le carrosse est passé, les soldats dissimulés dans la foule, chargés de stimuler la joie du peuple, se portent un peu plus loin sur le parcours pour indiquer aux gens de basse extraction qui ne comprennent rien, combien la vue de sa Majesté les transporte de bonheur. 

Ainsi donc le voyage de sa Majesté se déroule-t-il à la satisfaction générale quand l’incident se produit. 

 

Des êtres immondes surgissent devant Elle. Ils sont vêtus de haillons puants, de sabot de bois informes et se précipitent mal rasés et braillards vers un endroit curieux où l’on a établi de grands récipients fermés, munis néanmoins d’une fente sur le dessus. Ces hommes si l’on peut ainsi qualifier ces êtres si malpropres au regard de Sa Majesté glissent un parchemin, chacun à leur tour, dans la fente qui semble prévue à cet effet. 

Le Roi se penche vers son Principal Conseiller : 

-          Mais que font donc ces gens, Principal Conseiller ? 

Le bras droit de Sa Majesté se montre très gêné. Il ôte sa perruque, se gratte le front de l’index et finit par avouer : 

-          Ils votent, votre Majesté ! 

-          Ils ..quoi ? 

-          Ils votent, votre Majesté, ils donnent leur avis sur les affaires du royaume 

-          Comment ça, Principal Conseiller ? 

Sa Majesté se met à transpirer. Elle se retourne, très mal à l’aise. Comment le peuple pourrait-il gouverner ? Prendre en mains son propre destin ? Et elle alors ? Sa Majesté ? A-t-on oublié qu’elle est de droit divin ? Elle est bonne celle-là alors ! 

Le Roi se sent mal. Il se dit qu’il a encore trop mangé hier soir. Cinq entrées, quatre viandes différentes, sept desserts, c’est beaucoup trop. Il faudra encore qu’il gourmande les responsables dans ses cuisines ! Il ne peut pas être partout : au four et au moulin ! 

Sa Royale Silhouette sursaute de nouveau. Des visages hideux d’hommes en colère se déchainent autour d’Elle en aboyant des mots incompréhensibles. Ces êtres monstrueux brandissent des piques, des fourches et des pancartes misérables que Sa Majesté ne peut déchiffrer. Sa Majesté s’inquiète de nouveau : 

-          Principal Conseiller ! Principal Conseiller ! Que veulent-ils ? 

Principal Conseiller a sorti son mouchoir en dentelles de Cholet pour éponger la transpiration qui souille son front aristocratique. Il dit que les hommes veulent désormais recevoir une contribution monétaire en contrepartie de leur travail. Ils répètent souvent le mot : salaire ! 

-          Comment ça : salaire ? ?? 

Le Roi est désormais angoissé. Il n’aurait pas du aller à la chasse hier après-midi. Cette longue chevauchée l’a éreinté. Une partie de croquet avec Principal Conseiller l’aurait détendu. 

La foule s’agite de plus en plus. Mais que font donc les dragons chargés de sa sécurité ? On ne peut plus compter sur personne. Pourquoi emmènent-ils soudain Principal Conseiller ? Sa Majesté en a besoin. Ce n’est pas un conseiller génial mais pour jouer au croquet, il fait parfaitement l’affaire. 

Soudain, c’est l’horreur, le Roi aperçoit au loin l’ombre monstrueuse d’un gibet dressé. Un groupe d’hommes teigneux et acariâtres y traine Principal Conseiller. Parmi la foule qui glapit, un cri s’élève scandé par des milliers de gorges révoltées : 

-          Dé-mo-cra-tie ! 

Le Roi se réveille en sursaut, noyé dans sa transpiration nauséabonde. Quel cauchemar ! Principal Conseiller est là à son chevet, sain et sauf ! Ouf ! Ce n’était donc qu’un méchant rêve ! Dans la ruelle, les courtisans du moment s’inquiètent de la santé de sa Majesté. Vite un bruit court : le Roi a été victime d’un cauchemar ! Des hommes insensés auraient exigé la mise en place de la Démocratie. Quelle impudence ! 

Assis sur son lit, encore tremblant de peur, le Roi se remet de ses émotions. Il fait signe à son homme de main de s’approcher : 

-          Principal Conseiller ! Principal Conseiller ! Qu’est-ce donc que la démocratie ? 

 

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