Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? (10)

Je serai homme du GIGN. Avec la tenue et la cagoule noires. Je serai extrêmement impressionnant par ma seule dégaine et mon allure légèrement chaloupée. Pour mériter ma place dans l’élite de la gendarmerie, je m’entraînerai durement en utilisant toutes les circonstances de la vie. En allant chercher le pain à la boulangerie par exemple, je pourrais ramper à toute vitesse sur les coudes tel un grand chat noir qui raserait les murs.

J’irai faire les courses au supermarché en portant ma cagoule pour m’y accoutumer et surtout pour passer incognito. Il ne faudrait pas que les gens de mon quartier sachent que je vais devenir un homme du GIGN. A la caissière, je ferai un signe significatif pour qu’elle tienne sa langue sinon gare !

On ne m’appellera que dans les cas extrêmes, lorsque les braves commissaires de police traditionnels se seront cassés les dents. Par exemple, lorsqu’un paysan, que les journalistes appelleront « forcené » se sera cadenassé dans sa ferme en menaçant de tuer sa femme et éventuellement ses enfants.

Au début, je serai tireur d’élite. Je tiendrai l’homme dans mon viseur chaque fois qu’il mettra le nez à la fenêtre de sa chambre par les volets entrouverts, son fusil de chasse sur la tempe de la fermière. J’attendrai patiemment l’ordre funeste de mon commandant avec lequel je serai en contact constant par oreillette interposée. La tension atteindra rapidement son paroxysme, mais je resterai d’un calme olympien.

Je saurai ne pas trembler. Je ne sais pas si l’on se rend bien compte des responsabilités que j’endosserai. Un millimètre d’écart et je risquerai de mettre fin aux jours de l’otage. Ce sera alors particulièrement fâcheux pour la fermière et pour moi-même qui me trouverai alors directement affecté à la circulation.

Plus tard, mes exploits me propulseront au rang de chef. Je deviendrai donc le négociateur désigné pour ce genre de situation. Après avoir pris contact par téléphone, je m’approcherai désarmé de la ferme comme un héros de western alors que le paysan sera, lui, toujours dans sa maison entrain de se demander s’il en finit avec ses jours ou ceux de sa femme ou les deux.

Je serai par conséquent très courageux. Au pied des volets clos de la vieille bâtisse, je hurlerai :

-          Martin, je suis seul ! Désarmé ! Laisser moi entrer nous allons parler !

Dans mon dos, je sentirai la pression palpable de tous les autres gendarmes, maires, voisins, apeurés et camouflés derrière les voitures, priant pour que ma mission réussisse et admirant au passage ma détermination sans faille.

Une fois introduit dans la chambre du vieil homme, je ne m’attarderai pas sur le mobilier désuet et délabré, sur le lit défait, les haillons et des déchets gisant sur le sol. L’homme, un vieillard qui ne se sera plus rasé ni lavé depuis longtemps, aux yeux fous et aux cheveux blancs hirsutes, se retournera vers moi tenant en joue sa pauvre femme, les yeux rougis par la fatigue, tremblante dans son pauvre tablier de paysanne. Et nous nous affronterons un long moment du regard. Il ne faudra surtout pas que je baisse les yeux le premier pour bien montrer ma force intérieure.

Finalement, je romprai le silence en disant de la voix posée que j’aurai patiemment travaillée à l’école du GIGN :

-          Martin, je ne suis pas venu en ennemi…. Ne faites pas de bêtises !

L’homme devrait être légèrement ému par cette entrée en matière à laquelle il ne s’attendra pas. Mais dans un sursaut d’agressivité que j’aurai anticipé, il rugira :

-          Pas de baratin avec moi, je veux 50 000 francs tout de suite pour éponger mes dettes sinon je la zigouille !

Jusque là le dialogue sera classique et, toujours très maître de mes nerfs, je ne m’affolerai pas. J’éviterai de rappeler que nous sommes passés aux euros depuis un certain temps et  je prononcerai paisiblement mais fermement ces mots :

-          Allons ! allons ! Posez cette arme, Martin !

-          Martin, si vous ne faites pas d’histoire, le juge en tiendra compte.

Je n’en aurai aucune idée. Peut-être qu’il tombera sur un magistrat particulièrement vachard qui ne recherchera pas de circonstances éventuellement atténuantes au geste du paysan. Mais, c’est ce qu’il faut dire dans ce genre de situation alors je le dirai.

L’homme sera un dur à cuire, il résistera encore un peu :

-          Ta gueule ! J’ai assez entendu ton baratin !

Décidemment, le cas deviendra extrêmement compliqué. Heureusement qu’on aura songé à me faire intervenir. Comme j’aurai étudié le dossier de l’individu avant d’arriver, je commencerai à lui rappeler doucement les années heureuses qu’il aura vécues avec ses enfants : la première communion de l’aîné, le CAP d’ajusteur du second, la volonté du petit dernier à vouloir reprendre la ferme malgré la dureté du métier.

Lentement, je verrai les yeux bleus du vieillard se ternir puis se mouiller. Pour aller encore plus loin dans l’émotion, je tendrai une photo du jour de son mariage avec Thérèse, l’épouse qui sera en mauvaise posture dans l’instant présent :

-          Tu te souviens Martin de ce jour ? Tu te souviens ?

La volonté de l’homme restera suspendu un instant. Puis il s’effondrera en pleurs, le fusil de chasse tombera lourdement de ses mains, aucun coup ne partira dans cette chute malencontreuse, nous aurons eu de la chance.

Puis, je sortirai avec une main sur l’épaule de l’homme qui avancera vers la foule la tête basse, tandis que Thérèse s’accrochera à lui en criant :

-          Mon pauvre Martin ! Mon pauvre Martin !

Je remettrai l’homme entre les mains de la gendarmerie locale qui s’empressera de l’emmener au loin sous les huées de la foule tandis que Thérèse, prostrée à terre, continuera à hurler :

- Mon pauvre Martin ! Mon pauvre Martin !

Le Préfet, appelé en renfort, cherchera à me remercier, il évoquera peut-être l’éventualité d’une petite médaille. Mais je saurai répondre :

-          Ce n’est rien, Monsieur le Préfet, ce n’est rien, j’ai juste fait le job !

Et puis modeste, malgré l’admiration de l’assistance sidérée par le talent psychologique avec lequel j’aurai réglé cette affaire sans verser une goutte de sang, je rangerai mon matériel de travail en faisant signe à mes hommes que l’opération est terminée et qu’il convient maintenant de se mettre immédiatement en route vers de nouvelles aventures.

2 Réponses à “Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? (10)”

  1. puissant dit :

    Envie de changer de vie?
    j’ai vraiment beaucoup aimé, c’est différent de ce que tu écris habituellement.Tu m’as tenue en haleine jusqu’au bout!
    Je viens de passer un très bon moment,
    Cilou qui continue à faire quelques escapades sur ton site …

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  2. tintin dit :

    Merci, Cilou de ton abnégation!!
    Je suis un peu éparpillé dans mon style et mon inspiration, mais je « le sens » comme ça…
    Tintin

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