Une drôle de famille !

Martial Ducourneau était un homme extraordinaire. Très doué pour les exercices physiques, il était arrivé en huitième de finale de Roland-Garros et aurait pu sans doute aller beaucoup plus loin s’il n’avait trouvé sur sa route un sud-américain qui avait eu le temps, lui, de mettre au point une tactique particulièrement sournoise qui désarçonna le puissant jeu de fond de court de Martial Ducourneau. Dans le domaine sportif, il animait également la ligne de trois-quarts du quinze de France. Enfin, pour être juste, nous dirons qu’il était entré une fois sur le terrain à cinq minutes de la fin du match pour remplacer un titulaire blessé. Il fit front glorieusement devant quinze irlandais ravageurs, prêts à lui passer sur le corps pour porter le ballon ovale en terre promise. A la suite de ce choc mémorable, Martial Ducourneau, trop pris par ses affaires, préféra abandonner sa carrière internationale au grand désespoir des médias.

Car Martial Ducourneau avait beaucoup d’autres ambitions. Au-delà de ses occupations sportives, Martial avait aussi des talents culturels. Dans un magnifique corps d’athlète, se logeait une voix grave et rauque dont le velouté faisait trembler les ménagères. Il avait réussi à produire ses propres disques qui avaient connu un niveau de vente honorable, grâce à une ou deux apparitions dans des émissions télévisuelles de week-end. Les animateurs s’étaient battus comme des chiens pour attirer un parlementaire qui se risquait dans la légèreté de la chansonnette

Martial Ducourneau était, en effet, devenu député de sa circonscription. Très tôt, sur les bancs de l’école, il s’était aperçu de la faculté qu’il avait à convaincre les autres et à les entraîner derrière lui. D’ailleurs, il était responsable de la seule manifestation que la cour de récréation du Collège Saint-Martin ait connue depuis cent cinquante ans. Quatre vingt élèves en blouses grises, galvanisés par l’initiative du jeune Martial s’étaient réunis sous les fenêtres du Père Lagarde, le principal du Collège, connu pour sa sévérité inflexible, pour exiger la fin des privations de dessert à la cantine. C’était le 12 décembre 1956. Depuis, cette date historique est parfois célébrée en cachette par des générations d’élèves de cinquième qui se retirent dans un coin de couloir pour l’honorer d’un instant de silence.

Après ces évènements, Martial Ducourneau avait du poursuivre ses études dans le secteur public où il se révéla particulièrement brillant. Au lycée, ses dissertations sur le sentiment amoureux choquèrent certains enseignants par leur coté licencieux, mais enthousiasmèrent d’autres profs par leur originalité. A l’université, il réussit à décrocher dans la même période un doctorat de philosophie, l’agrégation de mathématiques, une maîtrise de japonais, tout en suivant assidûment un entraînement sportif intensif avec des athlètes de haut niveau dont la plupart entreprenaient péniblement des CAP de métallerie ou de maçonnerie.

Doté d’une telle culture, très attiré par les problèmes publics, Martial Ducourneau fut rapidement adopté par un parti politique de droite dans les rangs duquel ses harangues firent beaucoup d’effet. Il y était beaucoup question de la jeunesse qui, comme depuis de nombreuses générations, représentait «  l’avenir de notre pays » et qui, comme d’habitude également, était en « perte de repères » pour guider son chemin. Selon Martial, beaucoup de jeunes perdaient de vue non seulement les balises de leur route, mais aussi les « valeurs essentielles » de la vie comme le travail, l’effort, la responsabilité. Comme on le constate, l’agilité intellectuelle de Martial Ducourneau lui permettait de maîtriser facilement des dialectes inconnus. En l’occurrence, il maniait la langue de bois mieux que personne, ce qui le conduisit inéluctablement à la Chambre des Députés après une élection glorieuse dans une circonscription de notables peu portée à la rébellion sociale.

Là, Martin fit malheureusement de mauvaises rencontres. Très rapidement, d’obscurs intermédiaires l’impliquèrent dans un trafic douteux portant sur les marchés publics relatifs aux bâtiments scolaires de sa circonscription. Martial, certain de servir l’intérêt de la jeunesse de son pays, ne se méfia pas de leurs manipulations. Quand la juge aux affaires financières le convoqua, Martial, pour la première fois de sa vie, tomba de  très haut.

Martin Ducourneau était le frère de Martial. Il ne possédait ni sa stature physique ni son potentiel intellectuel. Plutôt efflanqué et, de plus, flanqué d’une myopie aggravée, il passait inaperçu partout où il se présentait. Ses costumes étriqués, son inénarrable gilet gris et ses cheveux gominés le rangeaient immédiatement dans la catégorie des invisibles, de ceux dont on se demande où ils sont, même quand ils sont là. Martin Ducourneau, chef archiviste dans une grande banque avait trouvé un job à sa mesure. Son absence de personnalité le prédestinait, de l’avis de tous et particulièrement de son supérieur hiérarchique, à un travail, certes utile, mais sans aucun lustre ni intérêt.

Martin Ducourneau, grâce à cette activité, vivait non pas dans le luxe, bien entendu, mais dans la tranquillité d’une fin de mois suffisante pour se sentir  rassuré.

A la surprise générale, Martin Ducourneau attira l’attention d’une femme avec laquelle il convola. Jeannine était institutrice. C’était une femme triste, dotée d’un regard sévère qui fusillait ses interlocuteurs au travers de lunettes d’un autre âge. Elle faisait peur aux enfants et terrorisait son mari qui osait de moins en moins exprimer sa personnalité. Martin Ducourneau rentrait chaque soir à heure fixe et ne se permettait aucune fantaisie. Le couple eut deux gamins comme tant de français. Le choix des prénoms revint à Jeannine dont Martin dut enregistrer la décision : ce fut Louis et Bernadette. Le caractère vétuste de ces deux patronymes ne frappa ni l’un ni l’autre de ses époux. Louis et Bernadette furent deux enfants élevés dans un conformisme qui auraient pu être angoissant pour chacun d’entre eux s’ils avaient eu la moindre velléité d’autonomie. Mais, le garçon et la fille de Martin suivirent les traces de leur père qui n’en laissait guère dans son sillage.

Elèves de qualité médiocre, ils obtinrent leur baccalauréat avec une petite moyenne qui permit à Louis de débuter dans l’administration au plus bas de l’échelle tandis que Bernadette sévèrement cornaquée par sa mère, arrachait le droit d’entrer dans l’école de formation des instituteurs.

Martin n’aimait pas rencontrer Martial. Le brio de son frère lui faisait peur. D’autant plus que ce dernier ne se privait pas de se moquer joyeusement de la petitesse de sa vie d’archiviste. Jeannine exécrait son beau-frère qu’elle ne parvenait pas à dominer car Martial, en véritable force de la nature, savait bousculer tous ceux qui ne montraient pas un visage avenant et optimiste à la vie. D’ailleurs, Martin n’aimait pas fréquenter beaucoup de personnes, tant il craignait l’agitation, le changement, la confrontation.

Jeannine souffrait en silence de l’existence étroite du couple. En secret, elle rêvait d’une vie brillante, de voyages sous les tropiques, de soirées en boîtes de nuit branchées, de rencontre de vedettes. Les émoluments de la famille ne lui permettaient qu’une quinzaine de jours de vacances d’été dans une petite location au Lavandou.

Aussi, lorsque Martin lui rapporta un jour que son travail lui avait permis de découvrir des papiers compromettant l’honorabilité des hauts dirigeants de son établissement financier, elle le poussa à sa première et unique faute professionnelle de sa carrière : Martin devint maître-chanteur. Mais l’amateurisme du couple Ducourneau ne résista pas longtemps à la malignité des grands capitaines du monde financier. Ducourneau fut rapidement prié de donner sa démission et, de plus, avisé qu’il connaîtrait la sévérité des tribunaux. Martin Ducourneau se présenta donc au bureau du chômage tandis que Jeannine pesta fortement contre sa maladresse.

 Martin avait un autre frère, Julien Ducourneau qu’il voyait encore plus rarement que son aîné.

Julien Ducourneau était d’une taille un peu inférieure à celle de Martin. Il s’habillait de manière élégante, savait choisir des tissus de qualité pour les complets qu’il se faisait réaliser sur mesure. Les chemises et les cravates étaient assorties, tout en révélant un zeste d’originalité qui ne laissait pas les regards féminins insensibles. Le visage net de Julien montrait quelqu’un de soigneux de son corps. Julien était toujours impeccablement rasé, avait les sourcils épilés, la coiffure élégante et sobre. Ses yeux sombres et vifs semblaient fureter autour de lui, animant constamment un visage en lame de couteaux.

Aucun de ses frères n’était en mesure de décrire précisément l’activité professionnelle de Julien. On savait seulement qu’il était « dans les affaires ». Le jour où on apprit que Julien était arrêté et jugé pour un obscur trafic de fausses factures, Martial fut bien embêté tandis que Martin tomba malade.

Julien Ducourneau avait connu une carrière scolaire des plus incertaines. Lorsque nous disons qu’il l’avait connue, c’est un euphémisme. Personne n’avait vraiment la certitude qu’il avait intégré l’adresse de son lycée puisqu’il y passait assez peu de temps, sauf pour ramasser son courrier qu’il faisait adresser au concierge de l’établissement dont il avait su faire un complice dans son réseau de trafiquants.

Trafiquer était une seconde nature chez Julien. Il achetait et revendait toutes sortes d’objets : son activité consistait à mettre sur le marché des produits contrefaits, des marchandises avariés, ou même des produits qui n’existaient pas à des prix exorbitants. L’utilisation d’Internet était à cet égard une grande commodité puisqu’il n’y avait même pas à rentrer en contact avec un acheteur qui aurait pu avoir des mots désobligeants en se sentant floué.

Bien entendu, les agissements coupables de Julien le lièrent à des individus à la réputation sulfureuse. Lorsque quelques malentendus survenait dans une négociation commerciale dans laquelle il avait trempé, il n’était pas rare que Julien fut obligé de s’exiler quelques mois hors des frontières pour échapper à la vindicte de crapules contrariées et surtout armées jusqu’aux dents. Mais il revenait toujours avec de nouvelles idées plus commerciales que jamais. Il s’appuyait beaucoup sur son plus jeune frère Pierrot avec lequel il entretenait une forte connivence.

Pierre Ducourneau était le plus petit des frères Ducourneau par la taille, mais il se distinguait par un talent particulier : la fausseté. Très jeune, il pâtit d’obésité infantile grâce aux heures qu’il passait devant le poste de télévision familial, ingurgitant des sucreries et des dessins animés ineptes. Mais Pierre Ducourneau, affectueusement surnommé Pierrot dans le milieu louche des bas-fonds de sa ville natale révéla à l’adolescence un véritable tempérament pictural. Il se prit de passion pour la peinture à l’huile en copiant des toiles de maîtres. Bientôt, on put dire que les maîtres furent surpassés par l’élève tant ses reproductions étaient précises et pouvaient être confondues avec les originaux, même par les plus grands amateurs.

Le génie de Ducourneau fut malheureusement exploité par des marchands peu soucieux de moralité artistique. Pierrot peignit pour des commanditaires louches une quantité impressionnante d’œuvres d’art qui furent revendues à son insu, à prix d’or. Ce qui devait arriver arriva, comme toujours. L’un des chefs d’œuvre de Ducourneau arriva sous une fausse signature aux yeux avisés d’un expert du New York Art Museum qui détecta immédiatement la supercherie. La carrière artistique de Pierrot Ducourneau devait s’achever devant le juge.

En outre, les méfaits de Pierrot auraient pu passer pour une divagation d’artiste s’il ne s’était mis au service d’une bande de producteurs de fausse monnaie qui avaient su le flatter et exploiter la sûreté de sa main. Dans le même temps, avec une naïveté désarmante, il avait cru bon de mettre ses qualités au service de trafiquants dans la contrefaçon d’articles de maroquinerie de marques prestigieuses.

En ces temps reculés, la Justice était à la recherche d’économies dans son fonctionnement sous la férule d’une Ministre au caractère plutôt ferme. Aussi, le Tribunal décida-t-il de juger les quatre frères Ducourneau ensemble.

Au jour dit, la salle d’audience s’avéra trop petite pour accueillir tous les badauds excités par les méfaits de cette sinistre famille. Les quatre inculpés étaient présents, du plus grand Martial, qui dominait ses gardiens de sa haute stature au plus petit, Pierrot qui disparaissait derrière les robes noires du bataillon d’avocats qui s’étaient disputés l’honneur de les défendre.

Sans aucun doute pour la presse spécialisée, les frères Ducourneau allaient être sévèrement punis. Les débats tournaient en leur défaveur : les plaignants se pressaient à la barre pour dénoncer les méfaits de la fratrie maudite. Quand à la surprise générale, une petite vielle chétive, menue dans se habits noirs s’avança devant le juge. Son regard bleu ciel, juvénile, surprenait dans ce visage aux traits durement marqués par le temps. C’était Josiane, la mère des frères Ducourneau.

La femme d’une voix ferme raconta alors l’enfance malheureuse des frères Ducourneau. Le père parti très tôt, sa vie de femme de ménage aux revenus misérables, le logis insalubre où l’on vivait à cinq dans la même pièce, les hivers sans chauffage, les Noël sans cadeaux pour les enfants… Les juges s’effondrèrent en pleurs à l’audition de ce récit dramatique. En un mot, la petite vieille fit si bien que ses quatre enfants furent condamnés à des peines de principe.

Le lendemain, un quotidien put titrer «  ‘Ma Ducourneau sauve les frères Dalton ! »

 

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