Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand(e) ? (9)

J’adore les paradoxes. Comme mon père, c’est un phénomène congénital. Dernièrement, j’ai surpris une conversation entre mes parents sur ce sujet. Maman s’étonnait qu’on lui ait rapporté que papa ait été vu dans une auberge proche, le week-end précédent, en compagnie d’Hélène sa secrétaire, alors qu’il lui avait affirmé qu’il se trouvait en séminaire à Deauville avec l’ensemble de ses collaborateurs. Et c’est là que Papa a développé brillamment un paradoxe. Il aime tellement maman qu’il a besoin de se retrouver seul parfois avec une autre femme ! Je n’ai pas eu l’impression que ma mère partage le même goût de la contradiction.

Moi si. Je voudrais être une fée, dotée de pouvoirs bénéfiques pendant le jour et une sorcière prompte à imaginer toutes sortes de manœuvres maléfiques la nuit. J’aurais une double personnalité : on ne saurait jamais à qui l’on s’adresse en me regardant !

Pour devenir fée, il faut d’abord savoir se déplacer dans les airs à vingt centimètres du sol. Je m’entraîne. Mais pour le moment, je ne tiens pas en suspension pendant plus d’un mètre cinquante. Le prof de gym apprécie mes efforts en saut en longueur, mais il pense que je n’irai pas beaucoup plus loin. Tant pis, je serai fée et sorcière à pied. Si le concept n’existe pas, je l’inventerai. Après tout, quand on tient à entrer dans l’armée, on peut devenir aussi bien pilote de chasse que fantassin !

Pour être fée, il faut un style, un look. Je n’aurai jamais l’allure de la fée Clochette : c’est dommage. Je vais développer plutôt un aspect « près du peuple ». Je serai la première fée que l’on pourrait, dans une première approche, confondre avec « Madame Tout-le-Monde ». En quelque sorte, je serai une fée de proximité.

Je dois aussi rechercher et surtout trouver mes pouvoirs. En CM1, j’ai essayé de faire disparaître Valentin, mon voisin de classe en me servant de ma règle comme baguette magique. Le tour n’a pas fonctionné, et en plus cet imbécile de Valentin s’est plaint au maître que je lui donnais des coups de règles !

J’ai poursuivi avec entêtement mon apprentissage. J’ai voulu donner un logement à Ferdinand, le pauvre SDF qui vit sur notre trottoir au bout de la rue. Quand Ginette, la guichetière de l’office des HLM m’a vu entrée dans les bureaux, elle a tiré une drôle de tête. Il est vrai que j’étais venu lui jeter un sortilège, vêtue d’une longue robe à traîne que j’avais trouvée dans le placard de maman et un chapeau pointu qui me restait de mon dernier anniversaire. Je m’étais peint la figure en vert pour mieux entrer en contact avec les esprits que je devais invoquer en faveur de Ferdinand. Quand j’ai commencé à psalmodier longuement, tout en tournoyant lentement autour de Ginette, pour contraindre sa volonté à trouver un petit deux pièces cuisine pour loger Ferdinand, un phénomène bizarre est venu troubler le charme qui commençait à s’instaurer. Tous gyrophares allumés et sirènes hurlantes, un car de police est arrivé. Quatre policiers en uniforme, d’une moyenne de cent douze kilos, probablement envoyés par le Démon en personne, m’ont kidnappée et emportée au loin.

Lorsque maman est arrivée au commissariat, une longue explication s’est déroulée dans le bureau du commissaire Mégrais. J’ai bien ri parce que son nom était un homonyme du héros de Simenon. Le policier, lui, ne débordait pas vraiment de bonne humeur. D’abord parce qu’il en avait assez qu’on lui fasse toujours les mêmes remarques sur son pseudonyme et ensuite, et surtout, parce qu’il n’avait pas trouvé d’article du Code Pénal qui aurait pu lui permettre d’embastiller une jeune ensorceleuse d’employée aux HLM. Ceci étant, il recommandait chaudement à maman de surveiller un peu mieux les exactions de sa progéniture et éventuellement les spectacles dont elle se gavait devant la télévision familiale.

Mes débuts dans le monde féerique s’avéraient un peu rudes, mais j’ai poursuivi mon chemin avec abnégation. La semaine dernière, j’ai rendu visite à Monique ma copine qui souffrait d’une forte grippe. Le médecin était passé le matin et avait laissé une ordonnance longue comme le bras en dépit des instructions de la Caisse Primaire d’Assurance Maladie dont les comptes présentent, comme nous le savons tous, un exemple de déficit chronique. J’ai tout de suite compris que ma pauvre Monique n’allait pas s’en sortir avec ce traitement. Grâce à un vieux grimoire que j’avais rédigé trois mois plus tôt, j’ai immédiatement confectionné une mixture salvatrice. Une dose de jus d’orange dans laquelle vous laissez macérer trois tranches de bananes pourries. Il faut y rajouter une cuillérée de yaourt dont on aura pris soin de laisser passer la date limite de consommation. Au moment de servir, vous n’oubliez pas une lichée d’eau de vaisselle et quelques gouttes de liquide obtenues en tordant la serpillière. Monique a tout de suite vomi ses entrailles. Au service des urgences, il semble que les médecins n’aient pas compris comment une simple grippe puisse dégénérer de la sorte.

J’ai donc rangé ma formule magique au rayon de mes pouvoirs maléfiques dont je pourrais me servir nuitamment contre mes ennemis ou mieux encore contre ceux dont les nobles du royaume me supplieront de les débarrasser contre une bourse pleine de louis d’or.

Pour le moment, force est de constater que je me débrouille mieux en sorcière sournoise qu’en fée sympa. Mais il me manque encore ce rire satanique qui authentifie la vraie professionnelle en fichant la frousse à tous ceux qu’elle croise.

J’ai donc mis au point une hilarité que je pensais effroyable. Une espèce de grincement, accompagnée d’un crissement insupportable des dents et d’un vagissement guttural absolument inaudible. Personne ne devait résister : je me réjouissais déjà la mine épouvantée des simples mortels qui devraient supporter ce cri d’outre-tombe. Je l’ai inauguré le jour où Madame Cruchon a rendu les devoirs de maths. Toute la classe s’est effondrée de rire. Pas elle. J’ai pris trois heures de colle pour avoir le temps de perfectionner mon style.

J’envisage déjà une réorientation professionnelle. L’Education Nationale n’encourage pas beaucoup les vraies vocations.

Laisser un commentaire