Un touriste imprévu

Le 16 novembre 2007, Sam connut une surprise de taille.

Sam était le propriétaire et le gérant de l’hôtel depuis la mort de son père. Après avoir tenu l’un des bordels les plus mal famés de Caracas, régné sur un bistrot pourri à Sacramento et fait les beaux jours d’un cabaret infréquentable de Bornéo, il avait estimé qu’il avait le niveau voulu pour prendre la suite de son géniteur dans ce bâtiment que ce dernier avait élevé au rang d’hôtel au grand dam des syndicats professionnels de la branche.

La structure du bâtiment avait été construite à l’écart de la ville, dans un quartier improbable, sans nom, sans habitants, sans rues précisément dessinées, battu par les vents, infesté par les rats. Aucun urbaniste digne de ce nom n’avait imaginé le moindre avenir pour cet endroit qui était donc devenu l’espace idéal pour y faire passer le contournement autoroutier et les désordres environnementaux qui accompagnent ce type d’équipement. Pris d’une inspiration subite, Sam en avait profité pour baptiser son établissement « l’Hôtel de l’Autoroute ».

Dès l’Occupation, l’endroit avait été le centre de trafics qu’on aurait pu appeler douteux si ce n’était qu’on ne pouvait avoir, justement, aucun doute sur leur caractère parfaitement illégaux. Même l’armée ennemie y avait trouvé son compte et avait, par conséquent, protégé le lieu de toutes les exactions possibles en ces temps troublés.

Le quartier si l’on pouvait appeler ainsi cet endroit n’avait pas attiré autre chose que la construction immonde d’un axe de circulation polluant, laid et bruyant. Une chaîne de distribution avait bien essayé d’y installer des entrepôts, mais elle avait du rapidement replier ses bagages après avoir essuyé une quantité de vols et de dégradations inégalée dans les banlieues les plus mal fréquentées de nos grandes agglomérations. De son passage fugace, il restait des hangars aux façades décomposées d’où s’échappaient des cageots éventrés et des amas de fruits pourris offrant un régale infâme à des corbeaux braillards et squelettiques.

Un œil non averti des choses du métier pouvait s’interroger sur l’état mental du touriste qui aurait pu, dans ces conditions, s’aventurer dans ce cadre et encore plus poser ses valises dans l’Hôtel de l’Autoroute pour un séjour de repos. Sam ne se posait pas la question. La plupart de ses chambres étaient occupées d’une manière qu’il n’envisageait pas d’approfondir tant que les occupants payaient leur dû, rubis sur l’ongle ou plutôt billets sur comptoir.

Sam savait néanmoins qu’il recevait, si l’on peut employer cet euphémisme, les filles de Madame Georgette et leurs clients. En souvenir de sa carrière de souteneur habitué des bouges sud-américains les plus sinistres, Sam aimait à consentir une remise aux habituées les plus fidèles. De plus, le grand Max en personne,  lui envoyait souvent un de ses hommes de main à dissimuler en attendant le jour d’un mauvais coup programmé de longue date ou bien l’intervention d’un passeur chargé d’organiser le fuite d’un gangster devenu indésirable.

Ce qui aurait bien surpris l’amateur qui n’aurait pas pris la peine d’étudier sérieusement les usages de la profession, c’est que Sam tirait une partie appréciable de ses revenus d’une activité parfaitement autorisée et même légèrement encouragée.
La Préfecture lui envoyait régulièrement contre argent sonnant, trébuchant et sortant directement de la poche du contribuable incrédule, des demandeurs d’asile de toutes nationalités à la recherche d’un avenir condamné d’avance dans une société occidentale opulente, paradoxale et hostile. Sam pouvait ainsi prétendre sans rire que son hôtel avait atteint un standing international en dépit d’une allure et d’un équipement peu engageant.

Au jour dont nous parlons, les dix chambres étaient dans un état désespérément vétuste. D’ailleurs la qualification de chambres d’hôtel pouvait être considérée comme usurpée pour la plupart d’entre elles.

Parfois un réfugié rwandais à l’air égaré descendait l’escalier boiteux en tenant un robinet rouillé entre les mains. Dans un dialecte approximatif, il s’inquiétait auprès de Sam de la réparation éventuelle d’un équipement sanitaire apparemment défaillant.

D’autre fois, les filles de Georgette signalaient une chute inopinée d’une poussière suspecte des plafonds lézardés des chambres glauques et insalubres où elles gagnaient leur pitance.

Sam n’envisageait pas la moindre rénovation qui aurait pu porter atteint à son compte en banque d’une part et à la mauvaise réputation de son fonds de commerce d’autre part, laquelle permettait de tenir éloignées toutes les tentations d’investigations sur les dessous sulfureux de son activité.

C’est dans ces conditions qu’en cette triste fin d’après-midi du 16 novembre 2007, un évènement déconcertant se produisit à l’accueil de l’Hôtel de l’Autoroute.

En observant par un carreau de fenêtre brisé le ballet des corbeaux criards au-dessus de la décharge publique que la mairie venait d’inaugurer à proximité, Sam grattait furieusement son poitrail velu à travers un tricot de corps qui fut blanc avant d’être maculé et graisseux. Le grincement de la porte battante de l’entrée le força à se retourner.

L’homme qui se tenait devant lui n’avait pas l’allure habituelle des clients de l’entreprise de service de Georgette, ni l’aspect rustaud d’un réfugié roumain, et encore moins la silhouette efflanquée d’un boat people sénégalais.

Il ressemblait à un commercial en déplacement : costume de confection à peine froissé par les affres du voyage, chemise vert d’eau et légère fantaisie d’une cravate assortie. Les cheveux courts et gominés, le visage net et bien rasé , le regard gris bleu direct et confiant auraient fait, en tout autre lieu, de cet individu un être d’abord agréable et convivial. Dans le hall d’entrée de l’Hôtel de l’Autoroute, Sam se méfia immédiatement de cet intrus. D’autant plus que le sourire ironique qui ne quittait pas les lèvres de l’homme, l’horripilait.

-          Auriez-vous une chambre pour quelques jours, s’il vous plait ?

La phrase qui aurait semblé banale dans n’importe quel établissement hôtelier raisonna curieusement aux oreilles poilues de Sam qui ne l’avait pas entendue depuis bien longtemps. Durant les quelques secondes qu’il prit pour réagir, une petite alerte s’alluma dans la partie de son esprit étroit réservée aux traitements d’affaires commerciales avantageuses. Il venait d’apercevoir par-dessus l’épaule de l’homme, une Renault Mégane de la dernière génération, garée devant son bâtiment. Sa carrosserie était boueuse certes, mais les chemins d’accès à l’Hôtel de l’Autoroute –si l’on pouvait parler de chemins- n’avaient jamais été conçus pour une clientèle motorisée.

Sam n’eut aucun doute sur le niveau de revenu de l’homme.

-          Ici, on paie d’avance !

L’épaisseur de la liasse de billets que l’homme extirpa de la poche intérieure de sa veste sans se départir de son fin sourire, finit de vaincre les dernières réticences de l’hôtelier. Sam venait de se souvenir qu’une chambre moins décomposée que les autres était momentanément vide d’occupant.

L’homme aurait de l’eau au lavabo. De l’eau froide, mais enfin tout de même, de l’eau. En retournant le matelas, il pourrait peut-être ne pas s’apercevoir qu’il commençait à pourrir. Quant à la fenêtre, c’était la seule de l’hôtel à jouer pleinement son rôle de fenêtre. Elle présentait un exploit rarissime en ces lieux : elle fermait parfaitement, aucun joint d’isolation n’étant décollé. A condition de ne pas être frileux, l’homme pourrait même envisager de dormir.

Lorsque le client insolite redescendit de sa chambre le lendemain matin, Sam constata avec déplaisir que son visage n’avait rien perdu de cet aspect mielleux et satisfait qui l’avait profondément irrité la veille. Un individu normal et honnête ne pouvait passer une nuit en ces lieux et être parfaitement satisfait de son sort !

-          Et pour le petit déjeuner ?….

Sam ne leva pas le regard à cette interrogation. Il se contenta de désigner d’un vague mouvement de tête le distributeur qui se tenait derrière le pensionnaire. Qui se tenait est une façon de parler dans la mesure où la machine, mal calée, penchait fortement sur la gauche, heureusement soutenue dans sa chute probable, par un fauteuil éventré. Sam croyait se souvenir qu’elle délivrait encore, contre toute attente, un fond de jus noirâtre dans un gobelet crasseux.

L’homme s’activa auprès de l’engin, puis se retourna, son breuvage en mains. A la surprise de Sam, il avait perdu son sourire onctueux.

-          Votre café est infect, comme le reste. Je suis Martial Brunier des éditions Trash ! Ça vous dit quelque chose ?

Sam qui n’aimait pas être troublé pendant sa sieste de la matinée, ne retira pas les deux pieds qu’il avait posés sur sa table, à la recherche d’un repos immérité. A la question de l’intrus, il répondit en avançant néanmoins la lippe inférieure pour signifier son ignorance.

-          Nous détectons les hôtels les plus miteux du territoire pour en éviter la fréquentation à nos lecteurs. Nous attribuons une note qui va de un à quatre marteaux selon que l’établissement est peu accueillant ou totalement répugnant.

Sam marqua un  léger intérêt à cette nouvelle. L’homme poursuivit :

-          J’avoue que votre hôtel me pose un sérieux problème. Des auberges immondes, j’en ai vues. Mais là, je vais être obligé de proposer un cinquième marteau !

Sam ne se souvenait avoir largement souri depuis plusieurs mois, mais devant l’homme, il réussit à découvrir d’un rictus oblique et abject ses chicots noirâtres :

- C’est trop ! C’est beaucoup trop pour ma modeste demeure !

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