Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand? (8)

Dans vingt ans, je serai esclave. Je serai encore trop jeune pour être esclave-en-chef, mais on dira de moi que j’ai le potentiel pour y arriver. Il ne faut pas confondre : esclave, telle sera ma qualification, non pas mon métier. En effet, dans l’avenir on pourra être esclave dans des métiers très différents.

Le contrat de travail à durée indéterminée aura disparu depuis belle lurette. La croissance économique rendra indispensable une souplesse et surtout une discipline totale de la main-d’œuvre. L’embauche se fera pour des durées de plus en plus courtes : trois ans, un an, six mois, un mois. Le contrat d’une heure verra le jour. Un patron pourra engager un salarié pour porter un pli à son voisin ou pour aller lui chercher un café au bistrot d’en face !

En travaillant beaucoup, je pense que j’éviterai de débuter au niveau « aspirant-esclave ». C’est ce qui attend ceux qui se spécialiseront en histoire de l’art ou en philosophie kantienne lors de leurs études supérieures. Ils n’auront pas compris que la culture ne sert à rien et qu’il faut accomplir un cursus scolaire qui débouche directement sur l’emploi. Eboueur, ça c’est un métier utile et dont le futur est assuré si j’en crois le volume de déchets que nous produisons à la cantine. !

Nous serons donc tous des esclaves à la merci des employeurs de main d’œuvre. Il ne me restera que le choix de la branche d’activité qui m’accueillera. Eh bien, justement, je vais prendre « option éboueur » ! Il existera un diplôme de niveau bac plus cinq qui ouvrira automatiquement la possibilité de ramasser gaiement les poubelles du voisinage dès potron-minet en faisant un bruit épouvantable. A bac plus huit ou alors en bossant dur en cours du soir, on pourra conduire le camion. La collecte des déchets fait partie des derniers jobs que personne ne pourra délocaliser. On ne voit pas bien, en effet, comment les roumains pourraient ramasser nos ordures depuis chez eux. Et puis si je ne réussis pas « éboueur », ce sera « coiffeur ». Personne n’est encore prêt à inventer le cheveu qui ne pousse pas. On cherche même à créer le poil qui ne tombe pas. Ce métier offrira donc de nombreux débouchés, c’est sûr.

Pour tous, les conditions de travail deviendront dures. Des armées de travailleurs déambuleront dans les rues de la ville à la recherche du moindre quart d’heure d’emploi dans un magasin ou un entrepôt. Lorsqu’un commerçant hélera l’un d’entre eux au passage, dix salariés, morts de faim, se rueront à l’assaut de l’employeur. Chacun hurlera le salaire qu’il est prêt à accepter, jusqu’à ce que le patron désigne le moins-disant. Les autres repartiront têtes basses, les mains enfoncées dans les poches de leurs pauvres haillons, en grommelant leur rancœur, à la recherche d’une autre embauche ponctuelle.

Tous les minimas sociaux seront supprimés. Ils ne serviront à rien puisqu’il suffira à ceux qui veulent travailler de sortir de chez eux pour se manifester auprès d’une entreprise. Quant à ceux qui ne veulent pas travailler, ils se seront mis eux-mêmes au ban de la société. Honte à ceux-là !

Les Restos du Cœur deviendront eux-mêmes une entreprise multinationale dirigée d’une main de fer par des investisseurs hardis qui opéreront depuis le Japon ou l’émirat de Barhein. Il faudra que l’institution devienne rentable : désormais, seuls les pauvres qui pourront payer leur repas auront accès aux Restos ! La tournée des Enfoirés aura été interdite : il n’y a pas lieu de manifester une solidarité pitoyable et grotesque avec ceux qui ne veulent pas travailler suffisamment pour gagner leur vie ! Pour éviter que certains n’aient le mauvais goût de mourir de faim devant des caméras de télé, on inventera les Restos des Restos, chargé de les nourrir de force.

Et puis un jour, un homme se lèvera au sein de ce peuple abruti par la misère et la famine : ce sera moi. Tel Spartacus ou Jacou le Croquant, je dirai simplement «ça suffit ! ». Nous aurons les mains nues mais les cœurs pleins de fierté. Je saurai armer mes partisans de fourches et de glaives. Je saurai les galvaniser par un discours brûlant, trouvant des accents gaulliens pour évoquer un combat pour la liberté, la dignité, l’avenir de leurs enfants ou leur propre futur s’ils n’ont pas de gamins.

Nous commencerons par d’habiles coup de mains contre les hypermarchés pour trouver de quoi nourrir tous les pauvres indigents qui n’auront pu dépasser le niveau du doctorat de philosophie et qui arpenteront jour et nuit le macadam à la recherche d’un coup de balai à donner ou d’un cageot à transporter. A l’avant-garde de ce peuple de gueux, je me distinguerai par mon courage et ma bravoure. Ma tête sera rapidement mise à prix. Mes partisans et moi-même nous nous cacherons dans le maquis pour poursuivre le combat.

Le soir venu au campement, je réunirai mes hommes et exalterai les vertus d’égalité, de fraternité et de solidarité. Sous leurs regards enflammés, je dirai qu’un jour viendra où flottera de nouveau et enfin le drapeau de la justice sociale sur ce pays. Les jeunes porteront un tee-shirt à mon effigie, en cachette parce que ce sera interdit. Je me laisserai pousser la barbe pour avoir l’air d’un guérillero et je me mettrai à fumer le cigare que je fabriquerai moi-même.

Des traites tenteront de s’infiltrer parmi nous et peut-être même des agents de la CIA. Grâce à mon flair infaillible, je saurai les détecter instantanément et ma vengeance sera terrible. Et puis un jour, lassé de la guérilla urbaine dont nous harcèlerons les troupes loyalistes, le Président de la République hissera le drapeau blanc et enfin, enfin, des négociations bipartites s’ouvriront à l’issue desquelles un bon nombre d’entre nous passeront à la dignité « d’esclaves-en-chef » avec des augmentations de salaires qui pourraient aller jusqu’à 1% !. Peut-être même obtiendrons nous le rétablissement de la première semaine de congés presque payés !

Alors, trois par trois ou quatre par quatre, c’est comme on veut, nous sortirons de l’ombre et défilerons fièrement, à visages découverts dans les rues de la capitale pour célébrer la victoire du peuple des travailleurs sur l’oppression du patronat employeur.

Une Réponse à “Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand? (8)”

  1. Voilà enfin quelqu’un, chose de plus en plus rare, qui a retrouvé le Nord… Tu es dans le bon sens mais à contre-sens de la marche oligarchique. Courage camarade!

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