Un accident de moto

Sa silhouette massive s’était imposée subitement à la vue de Paul au détour d’une dune rouge, à la forme arrondie par le vent. Elle était là, plantée en plein désert, la face tournée vers le soleil levant, lumineuse, élégante et surtout intacte. Le pilote, surpris de cette vision brusque, perdit un instant le contrôle de sa moto : dans une embardée vrombissante l’engin s’envola et puis retomba lourdement comme un oiseau de proie lourd et mort, dans un dernier soupir de métal froissé, alors que le pilota se redressait à ses cotés, abasourdi et courbaturé. 

Paul la reconnut d’emblée, il ne pouvait pas se tromper. Il avait tant de fois détaillé les courbures de son chapeau de gendarme et les teintes nuancées de ses panneaux de noyer. Aucun doute n’était permis : il se trouvait en présence de l’armoire de Mémé Mariette. 

Après six jours de souffrances, il n’en pouvait plus. Sous prétexte de vivre une grande aventure mythique, magnifiée par une génération d’habitués du Paris-Dakar, il avait inscrit sa moto d’enduro à ce raid saharien dont il espérait revenir chargé de souvenirs et nanti d’une réputation de baroudeur intrépide. Il n’avait pas mesuré les risques encourus et encore moins la possibilité de laisser dans cet enfer sa YamahaWR450F d’occasion qu’il n’avait pas fini de payer. 

 

Les premiers kilomètres, très roulants avaient été faciles. Sa machine répondait parfaitement à toutes ses sollicitations, Paul filait dans le soleil et le vent en se grisant d’émotions. Tout paraissait beau. Dans le nuage de poussière qui les enveloppaient à leurs passages, les autochtones saluaient amicalement ces fauves mécaniques et rugissants ; les levers et couchers de soleil flamboyaient sur des horizons majestueux ; les bivouacs dans les palmeraies étaient accueillants et fraternels. 

Le cinquième jour, le parcours était entré dans la région des sables. Dès lors, tout devint souffrance. Le dos, les jambes, les mains subissaient durement  les soubresauts d’un itinéraire mouvant, incertain et sournois. Plusieurs fois, Paul dut, à bout de bras et de force, tirer sa moto de l’enlisement. Il ne sentait plus ses membres ni son dos rompu par l’effort. Son engin véhiculait un tas d’os douloureux qu’il ne maîtrisait plus. Parfois sa vision se brouillait sous l’effet de la transpiration qui dégoulinait à l’intérieur de son casque. Le spectre de l’abandon se dessinait dans son esprit. Un sursaut d’orgueil le maintenait encore miraculeusement sur sa moto lorsqu’au sortir de cette dune ocre et dorée, il la vit. 

Il était sûr de lui. Pendant quinze ans, il s’était endormi tous les soirs sous son regard. Après le décès de sa mère, il avait été élevé près d’Aubagne chez Mémé Mariette. Un lit lui avait été aménagé dans la pièce unique du rez-de-chaussée d’une modeste maison villageoise. Paul connaissait par cœur les moindres moulures de cette armoire provençale dont Mémé Mariette conservait  la clé par devers elle. 

Paul ne sut jamais ce que contenait ce meuble. Il avait pourtant tenter de questionner le vieux Ludovic. Ludovic se prétendait libraire bien que Paul n’ait jamais vu quiconque acheter un livre dans son antre sombre et nauséabonde qui ouvrait sur les platanes de la place du village. L’endroit était encombré d’ouvrages poussiéreux, finement reliés entre eux par des toiles d’araignées écœurantes que le prétendu commerçant n’avait pas la moindre envie de chasser. 

La rumeur rapportait que Ludovic et Mémé Mariette avaient eu un rapport galant dans les années vingt. Pour une raison mystérieuse, on ne sut jamais pourquoi l’idylle ne se conclut par le mariage attendu par le village. Paul, parvenu à  l’adolescence, pensa que seul Ludovic était en mesure de le renseigner sur le contenu de l’armoire mystérieuse. 

Lorsqu’il interrogea le vieux libraire, un soir d’automne devant sa boutique, alors que les joueurs de pétanque s’exclamaient encore autour d’un point disputé sur le mail, Ludovic expira longuement derrière sa moustache  : 

-          Ah ! l’armoire …. 

Puis, il haussa ses épaules voutées et rentra dans sa tanière comme pour se protéger de l’indiscrétion manifeste du jeune homme. 

Secoué par le choc physique et émotionnel qu’il venait de subir, Paul se laissa tomber devant le meuble qui semblait le dévisager avec insolence. Il entreprit posément de recouvrer ses esprits. Un nomade aurait pu voir, dessinées dans le contre jour d’un soleil ardent, une ombre casquée et assise face à une silhouette massive et incongrue, plongées toutes deux dans un dialogue muet et nostalgique. 

La question était de savoir comment un meuble de cette taille pouvait se dresser en plein milieu d’un désert africain aride et inhospitalier. Les idées les plus folles traversèrent l’esprit de Paul : l’armoire transportée par avion aurait pu tomber durant le vol. L’hypothèse se heurtait à un problème incontournable : Mémé Mariette n’ayant jamais, de sa vie, dépassé les faubourgs nord de Marseille, quelle insecte rare aurait-il pu la piquer pour la décider à offrir un voyage aérien et transafricain à l’armoire de ses aïeux ? 

Soudain, Paul pensa qu’il était entrain de perdre l’esprit sous l’effet de la fatigue. L’armoire de Mémé Mariette était un objet et la caractéristique fondamentale d’un objet était d’être immobile surtout lorsque son poids dépassait le quintal. Cette armoire ne pouvait avoir fait le déplacement et encore moins avoir décidé par elle-même d’attendre Paul au détour d’un chemin sablonneux. Le meuble qu’il avait devant lui ne pouvait pas être celui qui avait veillé sur son sommeil d’enfant. 

C’est à ce moment qu’un bourdonnement dans le ciel lui annonça l’arrivée d’un hélicoptère de l’organisation. Les pales soulevèrent un nuage de poussière lorsqu’il se posa à quelques mètres de Paul. Prosper jaillit rapidement de la machine volante. En combinaison blanche, Prosper soignait un look poilu, barbu, chevelu et ventru. Il s’approcha de Paul de sa démarche chaloupée : 

-          Qu’est-ce qu’il s’est passé, Paul ? 

Paul tendit mollement la main vers le meuble qu’il croyait connaître. 

-          L’armoire…là !… 

La main courtaude de Prosper prit amicalement Paul par l’épaule : 

-          Il n’y a rien, Paul ! C’est un mirage ! 

 

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