La petite graine

C’était une petite graine qui s’appelait Germaine ce qui tombait bien pour une cellule destinée à germer. C’était au temps où les graines se parlaient entre elles avant de pousser. Un temps que les moins de cinq millions d’années ne peuvent pas connaître.

Le vent maraud sur la terre féconde l’avait déposée là, au creux d’un rocher bien à l’abri de la marche des dinosaures qui, c’était bien connu parmi le peuple des graines, ne faisaient absolument pas attention où ils posaient leurs grosses pattes.

Germaine se dorait donc la pilule tout en s’engraissant d’humus sans avoir aucune idée de son avenir. On pourrait même dire qu’elle s’en fichait un peu. Elle ne savait pas comment la plante qu’elle allait devenir s’appellerait. A sa voisine immédiate qui s’en inquiétait, Germaine répondit avec juste raison qu’il n’y avait aucun intérêt à connaître son nom puisqu’il n’existait pas encore d’êtres humains susceptibles de l’appeler par son pseudonyme. On ne pouvait tout de même pas demander à un vulgaire dinosaure de s’intéresser à la botanique.

La petite graine prenait donc de l’expansion de jour en jour. Elle poussait curieusement, un jour sur deux en hauteur, l’autre jour en largeur. Si bien qu’elle prenait petit à petit une forme bizarroïde du plus curieux effet.

Au début, les autres graines se moquaient : elles avaient à faire visiblement à une débutante qui ne connaissait rien aux affaires de la nature. Le climat de cette époque reculée autorisait toutes les fantaisies, mais quand même on n’avait encore jamais vu une graine produire une plante de forme aussi insensée. Autour d’elle, se dressaient des roses sauvages, des fougères exotiques, des herbes très rares qui tiraient une grande fierté de leur allure folâtre tout en ployant harmonieusement leurs tiges dans la douce brise du matin.

Germaine, elle, ne brillait pas par son élégance : des formes cubiques ou oblongues apparaissaient n’importe comment autour d’une tige qui partait en tire-bouchon à certains endroits ou encore qui se partageait en deux ridicules filaments dans d’autres ramifications. Les autres plantes s’esclaffaient discrètement dans le dos de Germaine, ce qui représentait une performance dans la mesure où le physique de Germaine ne permettait pas de distinguer un avant et un arrière dans sa posture.

En un mot Germain était laide. Aucune harmonie ne se dégageait de sa silhouette capricieuse, hirsute, maladroite. Sur son corps, on devinait ici et là des ouvertures ou des éléments incontrôlés ou qui ne servaient strictement à rien. Heureusement, Gérard, le roseau penseur qui la côtoyait l’avait pris sous sa protection, interdisant formellement qu’on se moque d’une plante handicapée !

Parfois, Germaine recevait des visites mystérieuses. Une limousine descendait du ciel. Le Saint-Esprit, casquette à la main, se précipitait pour ouvrir la porte arrière. Un personnage important qui se nommait Dieu s’extirpait alors du véhicule en maugréant et se penchait sur l’écrin de verdure où reposait Germaine, semblant l’ausculter attentivement sous tous ses aspects. Puis l’Être Suprême reposait Germaine en se grattant le front de manière soucieuse et pour tout dire très énigmatique.

Valentin, un peuplier centenaire mais encore vigoureux, que le Hasard avait poussé et fait pousser dans les environs aurait entendu le Seigneur dire au Saint-Esprit d’un air pensif :

-          Ç’est pas terrible ! Y’a encore du boulot !

Même les dinosaures qui passaient par là, stoppaient leur course pataude et inutile pour s’interroger sur ce végétal qu’ils n’avaient jamais pu observer ailleurs. Robert, un diplodocus connu dans tout le troupeau pour sa grande sagesse, avait avancé plusieurs hypothèses auprès de ses congénères. Son idée principale était qu’il pouvait s’agir d’un astucieux coup de pub, imaginé par des Esprits Facétieux, entités surnaturelles qui pullulaient sur Terre dans ses temps obscurs et qui embêtaient tout le monde. Les Esprits auraient entièrement fabriqué Germaine pour faire comprendre aux millions de dinosaures fiers de leur force et pétris de suffisance que d’autres races pouvaient un jour apparaître et coloniser l’espace.

-          Imaginez, disait-il, que nous ayons à faire un jour à des millions de Germaine, quelle horreur !

Un jour Germaine, s’effondrant peu à peu sur place, fut emportée par une mauvaise grippe. La grippe Z pour être exact, puisque nous étions dans l’année correspondant à cette lettre. Le roseau organisa des funérailles grandioses. Le vent complice s’empressa d’emporter la dépouille de Germaine et de l’enfouir au pied du saule pleureur qui, comme c’était son rôle, sanglota beaucoup.

Quelques millions d’années plus tard, en lieu et place de Germaine, on vit apparaître Lucienne, une petite graine, une toute petite graine.

-          Encore ! s’écrièrent les plantes environnantes.

Le roseau leva les yeux au ciel en maudissant Dieu et le Saint-Esprit qui n’avaient visiblement rien d’autre à faire que des essais biologiques qui se terminaient toujours en queue de poisson. Ils devraient arrêter de jouer aux apprentis sorciers et respecter les équilibres naturels. Comme on le voit, le roseau penseur avait déjà une réflexion écologique qu’il allait léguer à des générations de militants par la suite.

Mais le Créateur avait cette fois-ci pris le temps de la recherche et travailler finement son modèle. Même le Saint-Esprit était optimiste :

-          Si ça ne marche pas, cette fois-ci, c’est à désespérer !

Lucienne se développa d’une manière beaucoup plus intéressante que cette pauvre Germaine qui avait laissé un si triste souvenir dans toutes les mémoires végétales. Quatre tentacules poussèrent sur le corps de Lucienne en même temps que sa tête prenait forme humaine. Les autres plantes se penchèrent alors avec admiration sur ce que l’on aurait pu appeler le berceau de Lucienne. Cette fois-ci l’Être-Suprême avait réussi un être de chair et d’os cohérent ce qui tranchait nettement avec ses entreprises foireuses précédentes.

Ce que personne n’avait prévu, c’est que Lucienne hurlait de tous ses petits poumons jusqu’à casser sérieusement les pieds de son entourage. En réalité, certaines espèces prenaient leurs désirs pour des réalités. Contrairement à Lucienne, elles  ne disposaient pas de pieds et n’ayant donc pas encore inventé l’expression précédente, elles disaient simplement entre elles que Lucienne leur cassait les fibres.

Roberta, la femme que Robert avait  ramenée d’un voyage d’affaires en Italie, trouva la solution. En bonne mère de famille, responsable d’une dizaine de petits diplodocus de trois tonnes chacun, elle comprit tout de suite que Lucienne avait faim et qu’il fallait la nourrir de son lait maternel.

Le saule pleureur, le roseau pensant, le rosier sauvage, l’herbe folle comprirent enfin que le premier être humain venait d’être créé et que cette pauvre Germaine n’avait été qu’un prototype maladroit qui avait servi de cahier de brouillon à celui qui se faisait appeler Dieu et qui, visiblement, disposait du pouvoir surnaturel de fabriquer à peu près tout et n’importe quoi dans son laboratoire céleste.

Lucienne, mue par ses jambes et ses pieds, se déplaçait désormais ici et là à sa guise, sous la houlette de Roberta, jouant avec ses enfants, se nourrissant de cueillette, discutant longuement avec le roseau penseur qui l’éveillait peu à peu à réflexion philosophique et à la vie.

Parvenu à l’adolescence, Lucienne fit une crise. Roberta qui ne manquait pas d’à-propos nomma cet état « crise d’adolescence ». Chacun fut rassuré puisque Roberta avait déposé un mot sur ce mal-être permanent. C’est à cette époque que Lucienne fit remarquer que son prénom sonnait de manière particulièrement ringarde. Elle exigea d’être nommé Eve, ce qui avait selon elle une autre classe. Roberta se rendit avec son adolescente en consultation chez Dieu qui marmonna que la situation n’était pas très grave. A vrai dire, que Lucienne s’appelle Eve ou Marcelle, il n’en avait rien à cirer.

Bien plus tard, Eve eut une expression un peu familière que personne ne comprit tout de suite :

-          Ça manque de mecs par ici !

Dieu comprit que sa créature s’ennuyait à mourir, issue extrême qui contrariait ses plans. Il confia au Saint-Esprit qu’il était sûr qu’il aurait des ennuis en créant une femme, il aurait du s’en tenir au genre masculin. Mais, à cause d’une grève d’anges à laquelle il n’avait rien compris, la fabrication de l’homme avait pris un peu de retard dans ses ateliers par rapport au planning prévisionnel et il avait du prendre d’autres décisions.

Bien entendu, il finit par céder une fois de plus au désir d’Eve. Il fallut créer l’Homme. Dieu dut s’y reprendre à plusieurs reprises. C’est que la première femme de la planète était devenue furieusement capricieuse. Elle ne voulut pas de Raymond qu’elle trouva trop pantouflard. Roméo était trop prétentieux. Emile buvait parait-il. Célestin fut prié de se rhabiller rapidement. Jean-Edouard fumait comme un pompier bien que la profession ne fût pas encore inventée officiellement à cette époque.

Enfin Adam arriva sur Terre. Eve fit le tour de l’homme en l’examinant sous toutes les coutures. Au physique, Adam était sportif, musclé, viril à souhait. Au plan culturel, Dieu avait pris soin de lui faire réciter quelques poèmes de sa composition, pas spécialement harmonieux, mais d’après la Divinité ça devait suffire pour avoir l’air romantique et .faire une cour convenable à la jeune fille. En plus la Divinité l’affubla d’une lueur complice au coin de l’œil qu’il jugea du meilleur effet.

Eve ne fut pas conquise tout de suite. Dieu craignit une fois de plus un refus catégorique : il n’avait plus beaucoup de modèles en réserve. Eve reprochait surtout à Adam cette façon qu’il avait de déclamer à tous propos des vers complètement stupides sur la nature, les clairs de lune, les levers de soleil. Sentant qu’il y avait là un ultime défaut à régler, Dieu conseilla rapidement à Adam d’arrêter avec le romantisme.

Et c’est à la suite de cet enchaînement de circonstances bizarres que nous venons de révéler qu’un jour, Eve sentit pousser dans son corps une graine, une toute petite graine.

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