Archive pour mars, 2010

Un dur à cuire

11 mars, 2010

Chaque matin, Germain Dupin absorbait bruyamment la dernière cuillerée de sa soupe de légumes en penchant son assiette de sa main libre. Puis, il essuyait d’un revers de manches ses moustaches grises qui avaient largement trempé dans le breuvage. 

Loulette, sa bâtarde noire au ventre blanc et Nestor, son chat tigré au regard matois observaient ce rituel quotidien avec patience. Ils savaient qu’après sa collation, le vieux se lèverait bruyamment de sa chaise, ronchonnerait un peu, puis leur distribuerait leurs pitances.

Germain n’avait jamais compris qu’on puisse débuter une journée d’un simple bol de café. Rien ne tenait au ventre alors que les travaux de la ferme réclamaient tant d’énergie. Ses aïeux savaient bien, eux, ce qui était indispensable au corps pour aller jusqu’au repas de midi.

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Parlons un peu…

10 mars, 2010

Maurice avait une diction difficile : il avait du mal à articuler.

Il admirait les grands orateurs.

Les avocats célèbres, avec leurs envolées lyriques.

Ceux qui savaient parler vrai en toutes circonstances.

Ou alors prendre une intonation ironique lorsqu’il le fallait.

Ou bien encore les flatteurs au ton mielleux.

Les gens du Midi le faisaient sourire avec leur accent rocailleux.

Mais il détestait les discours creux, les monologues verbeux.

Ceux qui s’écoutaient parler,

Ou qui étaient saisis de logorrhée verbale.

Il se réfugiait alors dans un silence éloquent.

Qu’est ce que tuveux faire quand tu seras grand (4)

9 mars, 2010

Moi quand je serai grand, je serai vendeur de sensations fortes. Les gens s’ennuient, je suis sûr qu’ils s’ennuient. Je le constate chaque fois que je m’assieds sur un trottoir pour voir défiler leurs visages défaits et consternés par la banalité de leur quotidien. Il y a un marché à prendre.  

Prenons l’exemple de M.Mathurin, notre voisin : il ne lui arrive jamais rien. Sauf que, de temps à autre, sa télé tombe en panne. L’incident lui donne l’occasion d’entrer en communication avec Papa qui n’attend que ça puisque lui aussi, à part lire le journal dans un sens puis dans l’autre, personne ne lui connaît d’occupation intense dans la famille. C’est une démarche qui sort M.Mathurin de son mutisme quotidien. Il est ravi, il peut en profiter pour parler foot ou météorologie ou encore des scooters des jeunes qui font du bruit dans la rue ou des graffitis dans l’ascenseur. Ce n’est pas si mal que ça. C’est dit : je fonderai une entreprise commerciale qui vendra des appareils susceptibles de tomber en panne à tous moments. D’ailleurs, si le matériel ne connaît pas d’incidents dans les trois mois, nous proposerons une garantie : un casseur se rendra immédiatement à domicile pour détraquer votre tondeuse à gazon. Ce regrettable incident vous permettra d’entrer en contact avec le propriétaire mitoyen. Non seulement, vous bénéficierez ainsi d’une communication humaine, mais vous pourrez également mesurer le degré de solidarité de votre interlocuteur, ce qui vous donnera, si vous avez de la chance, un sujet de conversation sur la ladrerie des gens, au cas où le dit voisin ne manifesterait aucune intention de vous prêter la tondeuse de dernier cri qu’il vient d’acquérir auprès de la jardinerie la plus proche.

J’ai pensé à un autre créneau : la vitesse. Les gens paient très cher leur séjour d’une semaine sur les pentes neigeuses pour se donner l’impression d’être les rois de la glisse. J’inventerai le logiciel qui leur donnera, en restant chez eux, le sentiment de descendre la piste du Kandahar à la même allure que le dernier champion olympique en titre. Le produit existe déjà sur Internet, me dira-t-on ? Oui, mais le mien comprendra un mécanisme qui enverra dans la figure ravie de l’Internaute, confortablement installé dans son salon, la même tempête que doit affronter un champion de ski dans sa descente préférée. Ça devrait décoiffer !

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En pleine ascension

8 mars, 2010

C’est le grand jour, Max va être élevé à la dignité de Grand Maître.

Il pense au montant de son nouveau salaire.

Il a grandi à l’ombre des autres,

Grimpant un à un les échelons de la hiérarchie.

Souvent son esprit s’est envolé vers de hautes pensées.

Cependant, Max  a des goûts simples : il aime les croissants et les œufs montés en neige.

Son passe-temps favori est de décoller du papier peint.

Mais au moment où il atteint les sommets,

Son réveil  hausse le ton : il lui faut redescendre sur terre.

Un déchirement

7 mars, 2010

Ce matin-là, en s’éveillant, Boris prit une résolution. 

Boris n’était plus un enfant de chœur. Ni un enfant tout court d’ailleurs.  Pour lui, la vie avait été un long fleuve tumultueux, bouillonnant et souvent boueux. Grâce à l’abnégation sans faille et sans reproches inutiles de sa mère, il était sorti rapidement de la drogue avilissante et asservissante. L’alcool et le tabac l’écœuraient désormais. Les femmes aussi d’ailleurs. Elles l’avaient épuisé financièrement, physiquement et psychologiquement. 

Mais cette fois-ci, l’atteinte était beaucoup plus grave. Le phénomène le taraudait depuis plusieurs années. Il ne pouvait plus s’en détacher. Chaque fois que son regard croisait ce qui le fascinait, il sentait qu’une onde particulière parcourait ses veines usées et lasses. Pour tout dire, il ressentait une impression paradoxale : comme un frisson de chaleur. Une lueur glissait dans son regard fatigué. Sa main décharnée tremblait en esquissant un geste furtif, dérisoire et pathétique vers l’objet de son désir. Il était bien, mais en même temps mal puisqu’il savait que ses sensations s’enfuiraient vite le laissant frustré et bouleversé. Personne ne comprenait la puissance et l’irrationalité de cette passion, lui pas plus que les autres.

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Au théatre, ce soir

5 mars, 2010

La Générale habite un bel appartement.

Sur les bords de la Seine.

La vue donne d’un coté sur une cour, de l’autre sur un jardin.

Le décor de la chambre est bucolique

Les portes de l’armoire coulissent agréablement.

Le rideau de la fenêtre masque son lit.

Et éclaire la pièce quand il se lève.

Mais lorsque le brigadier lui répète son adoration.

Il prend trois coups de bâton sur la tête.

Les lecteurs

4 mars, 2010

Roger Martinez s’ennuie. Et pourtant sa vie est considérée comme réussie selon les normes de son époque prétendument moderne. Excellent commercial, il trône avec aisance en tête du palmarès mensuel des ventes dans son entreprise de jeux vidéo. Uni à Jeanne, une copine de fac, il forme un couple envié par sa complicité et son élégance. Deux beaux enfants tournoient autour de Roger et Jeanne : Marion à dix ans défraie la chronique de l’école communale par sa facilité diabolique dans des dictées compliquées ou des problèmes incongrus de robinets qui n’en finissent pas de fuir. Benjamin, du haut de ses neuf ans, révolutionne la technique enseignée dans les écoles de judo en venant de remporter plusieurs tournois de sa catégorie.

Et pourtant, ce vendredi soir, Roger s’aperçoit qu’il s’ennuie. A un point qui l’étonne. Il ne pensait pas qu’on puisse être aussi las d’une existence aussi confortable. Demain samedi, il faudra aider Jeanne à faire le ménage. Jeanne est une épouse charmante et même accommodante. Mais en digne héritière des combats féministes de sa mère, elle devient intransigeante sur le chapitre du partage des tâches ménagères. En rentrant chez lui, Roger se voit déjà passer un chiffon fatigué sur ses meubles rutilants. Jeanne y tient : même quand tout brille, il faut encore frotter. Quant à l’aspirateur, il faudrait le changer, Roger sait qu’il va passer encore un engin qui n’aspire plus rien dans un bruit d’enfer tout en poussant discrètement la poussière sous le tapis du salon.

L’après-midi, il faudra arpenter les allées bondées de l’hypermarché pour remplir le frigo familial. Roger endurera le brouhaha et la bousculade. Il y aura sûrement un moment où les enfants s’égareront : il criera et peut-être passera une annonce au haut-parleur pour retrouver Marion et Benjamin hilares, se lançant des ballons de basket-ball neufs dans la figure au rayon des sports ou se disputant pour le cadeau publicitaire qu’ils auront trouvé dans une boite céréales.

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Des liens utiles

3 mars, 2010

Lorsque Louis prend la bretelle de l’autoroute,

Il s’aperçoit qu’il a faim.

Il  n’est pas question qu’il fasse ceinture.

De plus, son fixe-chaussette lui démange le mollet.

Il s’attable dans un bistrot et desserre son nœud  de cravate.

Un mariage se déroule devant lui : la jarretelle de la mariée est brandie.

Le marié se passe la corde au cou.

Il faut que Louis fasse ficelle,

Bien que son emploi du temps soit élastique.

Il ne travaille pas à la chaîne,

Mais il doit reprendre le collier rapidement.

 

Le dernier chocolat

2 mars, 2010

Henri saisit ce chocolat de Noël entre le pouce et l’index. Il est enveloppé d’un papier métallisé rouge qu’il déplie lentement. Puis il porte à hauteur de ses yeux la friandise en la faisant tourner précautionneusement sur elle-même. Ce chocolat, il l’a choisi parmi ses préférés : noir, fourré à la praline pour atténuer un peu l’amertume. Il sait qu’il sera son dernier, il s’agit de ne pas gâcher l’instant.

En admirant sa forme oblongue, tout lui revient en mémoire. Ses Noëls d’enfant par exemple. L’argent ne coulait pas à flots chez ses parents. On peut même dire que la source était tarie dès le quinze du mois. Mais son père qui travaillait déjà dans l’entreprise se débrouillait pour qu’Henri et ses sœurs trouvent jouets et sucreries dans leurs modestes chaussures lorsqu’ils se ruaient, encore ensommeillés, au pied du sapin traditionnel.

Henri n’en finit pas d’admirer la confiserie qu’il tient délicatement dans sa main.

Plus tard, lorsqu’il a commencé à sortir avec des filles, il avait un truc : le test du chocolat. Celles qui ne supportaient pas le chocolat noir, le seul qu’il considérait comme authentique, n’avaient aucune chance de jouir de sa compagnie. Henri n’envisageait pas que l’extrait du cacaoyer que les Mayas adulaient à l’égal d’un dieu puisse être rejeté par un être humain. Il se souvient de Paula, une superbe créature à la longue chevelure soyeuse. Il en était fou amoureux, mais la belle s’était déclarée intolérante au chocolat noir avec une inconscience inconcevable pour son soupirant ! Henri, le cœur en berne, déclina instantanément toutes les invitations. Il n’était pas possible que sa bien-aimée ne partageât pas ses goûts.

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Ex

1 mars, 2010

 Je me trouvais à Aix-les-Bains, très excité.

Pour suivre les cours d’un excellent professeur de philosophie.

C’était un ex joueur de biniou.

Son enseignement ex cathedra était nourri d’exemples.

Puis nous faisions de nombreux exercices.

Qu’il inventait ex nihilo.

Au classement final,  je fus second ex aequo.

Au retour, Je pus enfin affronter sereinement mon ex.             

Avec un calme exceptionnel.

Je dirais même extraordinaire

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