Qu’est-ce que tuveux faire quand tu seras grand ? (7)

Moi, je serai désinvolte. Ce n’est pas un métier, c’est une attitude devant la vie. J’aborderai l’existence sans avoir l’air de la prendre ni de l’apprendre. J’aurai une attitude distinguée, décontractée, incroyablement libre d’esprit. On me prendra pour un dilettante, peut-être même pour un paresseux, un tire-au-flanc. Mais sous une apparence soignée de détachement et d’indifférence, seuls quelques initiés privilégiés comprendront que, dans le fond, je serai un grand amoureux de la vie, prêt à m’investir dans toutes sortes de grandes aventures humaines, tout en ayant la pudeur de ne pas paraître m’attacher affectivement aux situations et aux êtres qui traverseront ma route.

Je commencerai le jour du bac. Je ne réviserai rien, mais alors rien de rien. Mon mois de juin se passera à la piscine. Je ne me laisserai pas atteindre par un stress qui pourrait perturber mes capacités d’analyses pénétrantes et de synthèses fulgurantes. J’arriverai tout juste à l’heure de la première épreuve, en sifflotant, les mains dans les poches pour impressionner mon entourage et les autres candidats. Comme l’examen débute toujours par la philo, je suis sûr de moi. Mon recul sur l’existence, la qualité de ma réflexion personnelle, mon style littéraire étourdissant emporteront l’adhésion enthousiaste des correcteurs quel que soit le sujet. Peut-être même traiterai-je les trois sujets : c’est moi qui donnerait la chance aux profs de noter le devoir de leur choix. Après pour les maths, on avisera. Je trouverai sûrement une solution honorable. En histoire, ça devrait aller. J’ai lu toute la collection des Rois Maudits. Si le sujet tombe sur la guerre de 14, je ferai des rapprochements historiques somptueux qui laisseront pantois mon examinateur. Plusieurs spécialistes songeront à couronner mon devoir des palmes académiques.

Adulte, je me lèverai à n’importe quelle heure de la matinée. Au bureau, ma réussite professionnelle dissuadera tout chef de service de faire une remarque désobligeante à propos de mes horaires de travail. Parfois, je ne viendrai même pas travailler et, en haut lieu, on dira que compte tenu de mon potentiel, il ne faut surtout pas me bousculer de peur que je passe à la concurrence. Face aux jalousies qui ne manqueront pas de se manifester, je resterai impassible en conseillant à mes collègues de m’imiter et de ne pas prendre au pied de la lettre le règlement intérieur sur le temps de travail qui n’est que l’expression d’un autoritarisme tatillon d’une direction craintive et frileuse devant l’innovation sociale dont je serai porteur au sein des services.

Bien entendu, je ne répondrai à aucune tentative d’entretien d’évaluation : j’en ferai une question de principe Il n’est pas envisageable de fixer des objectifs d’activité à un esprit indépendant et non-conformiste comme le mien. D’ailleurs, ma propension fabuleuse à prendre des initiatives surprenantes sera telle que personne ne songera à juguler mes capacités d’invention.

Lorsque je serai au chômage, je serai très assidu aux séances de pointage. J’y sidérerai les conseillers d’orientation par l’étendue de mes facultés intellectuelles. Je soulèverai une manifestation d’envergure des employés de l’ANPE qui s’indigneront auprès de leur ministre de tutelle de l’incongruité manifeste qu’il y a à ne pas employer une valeur professionnelle telle que la mienne, même si elle leur apparaîtra un peu indisciplinée. Le gouvernement prendra des mesures : la croissance économique du pays ne pourra se dispenser d’un cerveau aussi fertile. Les américains pourraient s’en emparer sans vergogne !

Par dégoût de l’esprit de compétition, je ne ferai pas de sport. Rivaliser de force, de vitesse ou de souplesse avec d’autres, c’est le meilleur moyen de constater ses limites. Or, je veux qu’on dise de moi que je ne pose pas de frontières à mon action. Je suis capable de tout, rien ne m’arrête, rien ne m’émeut.

Je ne prêterai aucune attention aux autres. Sur le parking de mon hypermarché, je garerai ma voiture n’importe comment. Eventuellement en occupant deux ou trois emplacements. D’ailleurs, je ne pense pas passer mon permis de conduire. La décontraction que j’afficherai à la portière du coupé que j’emprunterai à mon beau-frère, la sûreté de mon coup de volant découragera toute escadron de policiers à moto de me faire quelque observation que ce soit à propos d’un tas de papiers inutiles que je ne posséderai donc pas. On n’ennuie pas un conducteur qui fait preuve d’une telle sérénité en pleine circulation. Je note au passage qu’il faudra que ma sœur se marie avec quelqu’un d’assez fortuné pour acheter un coupé sport, tout en pouvant le mettre à ma disposition lorsque j’en aurai besoin. C’est-à-dire souvent. Je la mettrai donc rapidement au courant de mes projets pour qu’elle entreprenne immédiatement les démarches qui s’imposent.

Je ne pense pas non plus me préoccuper d’environnement. Je ne comprends rien au tri des déchets dans des poubelles de couleurs différentes et puis, de toutes façons, manipuler ses déchets, ce n’est pas propre. L’été, je laisserai mes mégots et mes papiers gras sur la plage, les employés municipaux ramasseront, ils sont rémunérés pour ce travail. Mon beau-frère et ma belle sœur qui m’hébergeront dans leur villa pendant trois mois s’en expliqueront avec la mairie. Je n’imagine pas qu’en ayant les moyens de se payer un coupé sport, mon beau-frère ne puisse pas passer ses vacances dans une fastueuse demeure sur la Costa Brava, tout en ayant des appuis suffisants auprès de la municipalité pour se payer le luxe de faire n’importe quoi en toute tranquillité.

Lorsque je serai marié, je ne partagerai pas les tâches du ménage. Je ne vois pas pourquoi les sentiments que pourrait, à la rigueur, m’inspirer une femme, devraient automatiquement me condamner à passer la serpillière dans la cuisine. On se demande vraiment où est le rapport.

Quand on trouvera ma désinvolture particulièrement odieuse, je dirai qu’il faut me prendre comme je suis. Moi, je ferai déjà beaucoup d’efforts pour vivre au milieu d’un monde trop oppressant pour ma brillante personnalité. Il est juste qu’il fasse également un sacrifice de son coté pour comprendre mon incompressible besoin de liberté et de suffisance.

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