Les choses en ont à dire

 Martha vient de claquer la porte : elle emmène les enfants à l’école avant d’affronter la longue journée de travail qui l’attend au bureau. Dans l’appartement, le vide et le silence résonnent et se répondent. Soudain, l’éponge à récurer la salle de bains débouche dans le salon. Elle n’a pas achevé sa conversation de la veille avec la télécommande.

Le moment des élections approche. Les objets se sont entendus pour désigner démocratiquement le Roi ou la Reine de la Maison parmi eux. La télécommande ne s’est pas trop faite priée pour briguer les suffrages. C’est une candidate sûre d’elle, orgueilleuse et fière. Elle est convaincue d’avoir un destin. Sa campagne électorale est fondée sur une certitude : elle est l’objet le plus convoité des quatre habitants de l’appartement donc le plus précieux. Elle tente d’en persuader l’éponge à récurer. Chacun sait que l’éponge à récurer fait figure de leader d’opinion dans la salle de bains, il est donc particulièrement important de la mettre dans sa poche. L’éponge hésite, elle se gratte le menton, elle se tord dans tous les sens comme pour mieux s’aider à réfléchir. Elle pense que l’enjeu est d’importance et qu’il faut aussi considérer les arguments de la poubelle et des pantoufles.

La télécommande est le fer de lance de la droite traditionnelle. Elle a la main mise sur l’accès aux médias et en particulier à la télévision. Le lecteur de DVD lui est acquis : il lui obéit au doigt et à l’œil, surtout au doigt. De même, les stores électriques ne lui feront aucune difficulté. Ils voilent le jour ou laissent entrer la lumière lorsqu’elle le décide. Elle compte essentiellement sur ses réseaux pour convaincre. Mais son rayon d’action n’atteint pas les quartiers populaires comme la buanderie ou les toilettes où elle récoltera peu de voix.

Son programme est simple et clair : il faut moderniser les objets en y introduisant les nouvelles technologies de telle manière qu’elle puisse commander tout le monde. Le four à micro-ondes, par exemple, est dans son collimateur.

Un bruit s’élève couvrant la conversation de l’éponge et de la télécommande. C’est Johnny, l’aspirateur. Johnny se fiche complètement de l’élection, il ne votera pas. Il pense que, de toutes façons, ça ne changera rien, que les politiques sont des gens de peu de foi et qu’une fois de plus, il devra se contenter de ramasser les miettes du festin. Par contre, il aspire à une très haute conscience professionnelle. Il est donc particulièrement maniaque et vient de se mettre en marche pour gober une poussière qui s’imaginait passer la journée tranquille sur la moquette du salon.

La télécommande essaie de se manoeuvrer elle-même pour baisser le son de l’aspirateur. Mais d’un ton rogue, celui-ci fait remarquer que, lui, il fait son boulot et qu’il n’est pas dugenre à se laisser manipuler.

Les portes du meuble de l’évier se sont ouvertes. La poubelle sort, accompagnée de sa cour de partisans. Le liquide vaisselle vise un poste de Ministre en cas de victoire de la poubelle. Il s’oppose quotidiennement à son cousin, le savon super moussant de la baignoire qui soutient le candidat centriste. Mais l’un et l’autre ne s’attardent guère sur les arguments de leur interlocuteur. Ils militent  coûte que coûte pour la victoire de leurs protégés. Pour le reste, ils s’en lavent les mains. Le papier toilette soutient également la poubelle. En cas de succès, il aura sûrement un poste au cabinet.

La pensée politique de la poubelle se situe plutôt à gauche. Par fonction, elle s’est toujours chargée des détritus de la collectivité, des exclus du foyer, en quelque sorte. La poubelle connaît un souci avec un candidat d’extrême gauche, la brosse à dents qui mord sur son électorat. La brosse à dents mène une campagne modeste mais, dans les sondages, son score augmente : le bouche à oreille fonctionne en sa faveur. La brosse à dents a dévoilé un programme simple : l’anarchie. Le pouvoir qu’il soit exercé par les uns ou les autres, lui hérisse le poil. Elle est soutenue dans ses efforts par la brosse à souliers qui n’a pas l’intention de cirer les chaussures des autres candidats.

Aujourd’hui, la poubelle se rend en meeting dans le bureau de Pierre, le mari de Martha. Les militants sont réunis là pour l’acclamer. Il y a là,  la lampe de bureau qui éclaire la poubelle de ses avis et le portemanteau qui joue le rôle de porte parole de la candidate. Le parapluie est aussi convaincu de la justesse des vues de la poubelle. C’est un soutien indéfectible qui connaît bien, de plus, le secteur des Affaires Etrangères puisqu’il sort souvent de l’appartement surtout quand le ciel se couvre. Sur la table de travail, la statuette africaine que Pierre a rapportée de l’un de ses derniers voyages est de la fête. La poubelle lui a assuré que son projet de gouvernement comportait le droit de vote aux immigrés. Le stylo a bille prend des notes.

La poubelle commence à plaider longuement pour la solidarité entre objets, du plus petit, le coton tige au plus grand, l’armoire de la tante Berthe. Elle parle aussi de la dignité des choses qui ne seront plus, lorsqu’elle sera élue, traités comme de simples objets. L’ambiance et l’émotion montent quand l’aspirateur fait une entrée bruyante. Il dit qu’il n’est pas passé par ici hier et qu’il y a sûrement beaucoup de poussières. C’est une provocation ! Les militants le huent et le flanquent immédiatement dehors !

Plus loin, dans la chambre nuptiale, les pantoufles de Pierre se font du souci. Elles trouvent l’arrogance de la télécommande insupportable tandis que la poubelle dégage des relents nauséabonds. Elle est donc candidate au centre. Elle a pour avantage de bien connaître tous les recoins de l’appartement qu’elle arpente fréquemment. Elle entretient donc des relations actives aussi bien avec la machine à laver qu’avec le tison de la cheminée. Elle a distillé quelques confidences aux oreillers qui en entendent bien d’autres.

Il lui faut convaincre les indécis. Dans la chambre des enfants, les choses ne bougent pas beaucoup. Les pantoufles serrent néanmoins quelques mains : le sac de sport de Johann, avachi par terre, ne comprend rien à la politique tandis que le nounours de Stéphane assure les pantoufles de son soutien qu’il a déjà prodigué la veille à la télécommande et à la poubelle. Elle aborde aussi la balance électronique qui lui répond qu’elle doit peser le pour et le contre avant de se décider.

Dans le couloir, les pantoufles croisent Johnny, l’aspirateur, qui continue à circuler bruyamment et la télécommande qui distribue ses tracts de campagnes. Mais le meeting de la poubelle s’achève. Jaillissant du bureau de Pierre, les partisans de la poubelle tombent nez à nez sur leurs rivaux.

Des cris s’élèvent :

-          La poubelle au pouvoir !

La télécommande rameute ses supporters. Le lecteur de DVD explose :

-          La poubelle à la poubelle !

-          La télécommande aux commandes !

Les pantoufles sont un peu dépassées par les évènements et essayent de calmer le jeu :

-          Allons ! allons ! Dialoguons !

Le parapluie insinue que les pantoufles dirigeraient, si elles étaient élues, leur communauté comme un pied. Les charentaises répondent qu’elles vont saisir la commission électorale. Le radio-réveil qui avait été mal programmé émerge de son sommeil : il intervient fortement en faveur de la télécommande qui lui a fait des promesses. Une armée de cintres à qui personne n’avait rien demandé se rue dans le couloir pour déclencher une bataille rangée. La brosse à dents déboule dans la mêlée générale, suivie du fer à repasser et de  l’oreiller qui étouffe quelques cris.

Potiron, le chat de la maison, arrive au galop. Il va rétablir l’ordre, la qualité de sa sieste en dépend.

Le soir venu, chacun a repris sa place. Enfin… a essayé de reprendre sa place. Pierre ne retrouve plus ses pantoufles qu’il pensait avoir laissé au pied de son lit. Elles se sont mystérieusement déplacées sous le meuble à chaussures du couloir. Elles sont trouées, des fils sortent de tous les cotés. C’est curieux, il ne l’avait pas remarqué précédemment. Il va falloir qu’il en change.

Bertrand, le fils de Pierre, ne peut suivre son programme préféré à la télé. Dans son langage peu châtié, il en déduit que la télécommande est « naze ». D’ailleurs, voilà longtemps qu’il demande à son père d’en acheter une autre.

La poubelle est pleine. Martha remarque des débris de cintre qu’elle ne se souvient pas avoir cassé. Quelqu’un a jeté sa brosse à dents. Cette poubelle est vite remplie, il faudrait un modèle plus vaste.

Le chat Potiron se lèche une patte endolorie. Martha ne comprend pas. Son chat ne sort jamais. Avec qui a-t-il pu avoir maille à partir ?

- Tu ne t’es tout de même pas battu avec le parapluie ?

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