Qu’est ce que tuveux faire quand tu seras grand (4)

Moi quand je serai grand, je serai vendeur de sensations fortes. Les gens s’ennuient, je suis sûr qu’ils s’ennuient. Je le constate chaque fois que je m’assieds sur un trottoir pour voir défiler leurs visages défaits et consternés par la banalité de leur quotidien. Il y a un marché à prendre.  

Prenons l’exemple de M.Mathurin, notre voisin : il ne lui arrive jamais rien. Sauf que, de temps à autre, sa télé tombe en panne. L’incident lui donne l’occasion d’entrer en communication avec Papa qui n’attend que ça puisque lui aussi, à part lire le journal dans un sens puis dans l’autre, personne ne lui connaît d’occupation intense dans la famille. C’est une démarche qui sort M.Mathurin de son mutisme quotidien. Il est ravi, il peut en profiter pour parler foot ou météorologie ou encore des scooters des jeunes qui font du bruit dans la rue ou des graffitis dans l’ascenseur. Ce n’est pas si mal que ça. C’est dit : je fonderai une entreprise commerciale qui vendra des appareils susceptibles de tomber en panne à tous moments. D’ailleurs, si le matériel ne connaît pas d’incidents dans les trois mois, nous proposerons une garantie : un casseur se rendra immédiatement à domicile pour détraquer votre tondeuse à gazon. Ce regrettable incident vous permettra d’entrer en contact avec le propriétaire mitoyen. Non seulement, vous bénéficierez ainsi d’une communication humaine, mais vous pourrez également mesurer le degré de solidarité de votre interlocuteur, ce qui vous donnera, si vous avez de la chance, un sujet de conversation sur la ladrerie des gens, au cas où le dit voisin ne manifesterait aucune intention de vous prêter la tondeuse de dernier cri qu’il vient d’acquérir auprès de la jardinerie la plus proche.

J’ai pensé à un autre créneau : la vitesse. Les gens paient très cher leur séjour d’une semaine sur les pentes neigeuses pour se donner l’impression d’être les rois de la glisse. J’inventerai le logiciel qui leur donnera, en restant chez eux, le sentiment de descendre la piste du Kandahar à la même allure que le dernier champion olympique en titre. Le produit existe déjà sur Internet, me dira-t-on ? Oui, mais le mien comprendra un mécanisme qui enverra dans la figure ravie de l’Internaute, confortablement installé dans son salon, la même tempête que doit affronter un champion de ski dans sa descente préférée. Ça devrait décoiffer !

Le bureau est un endroit où l’on s’ennuie ferme. Tous ceux qui en sortent le disent : lorsqu’il n’y a pas de bruits, de racontars à colporter sur le dos des uns ou des autres, les employés sont obligés de travailler toute la journée. Cette astreinte ne les détend pas et, en plus, les rends de méchante humeur au moment de leur retour au domicile conjugal. J’ai des idées pour surmonter cette difficulté existentielle : il suffira d’appeler mon magasin, d’exposer votre situation et je créerai sur mesure une bonne vieille rumeur sur l’un des collègues que vous me désignerez comme victime. A partir de ce produit, vous pourrez vous précipiter à la cafétéria. Là, vous ne galvauderez pas toute de suite l’information que vous viendrez de m’acheter. Vous vous servirez votre café, vous vous retournerez lentement vers le groupe de collègues qui stagnent là depuis plus d’une heure dans l’espoir de glaner enfin une nouvelle croustillante, et tout en touillant lentement votre breuvage, vous laisserez tomber, mi-figue, mi-citron :

-          Vous connaissez la dernière ?

A ce moment précis, devant les mines ébahies d’impatience, les yeux brillants de cupidité malsaine, vous laisserez tomber qu’il semblerait que Boulin, du service compta, sort avec Paulette, la standardiste. Vous soulignerez que vous n’êtes pas sûr, que vous n’êtes pas du genre à colporter des rumeurs infondées, mais que tout de même, il n’y a jamais de fumée sans feu.

Pour bien vivre, les français ont envie de se sentir généreux. Ils n’apprécient pas leur confort s’ils ne peuvent pas constater par eux-mêmes que d’autres populations sont beaucoup plus malheureuses. Aussi, je leur fabriquerai des causes désespérées auxquelles ils pourront venir en aide à l’issue d’une soirée télévisée pleurnicheuse, larmoyante et pathétique : maladies très rares et mêmes inconnues des spécialistes, canaris abandonnés au moment des départs en vacances, jeunes mannequins souffrant d’obésité, anciennes gloires du foot désargentées…. Chaque fois, un appel pressant à la charité publique sera orchestré par les vedettes à la mode. Les téléspectateurs seront touchés par tant de difficultés, trouveront là l’occasion de faire leur geste magnanime de la semaine en faisant un don sur lequel, évidemment, je prélèverai  ma commission. A l’issue d’une longue soirée passé devant son téléviseur, le français moyen, grâce à mon intervention, pourra se retirer dans sa chambre satisfait de lui-même, rassuré par une largesse d’esprit et de cœur qui lui permettra de mieux vivre l’existence confortable et tranquille des fidèles assidus aux principales chapelles de la consommation de masse.

Si mon entreprise ne marche pas, je serai agent immobilier pour les squatteurs. De nombreuses personnes sans domicile cherchent des abris ; il faut absolument les aider. Comme elles sont très souvent originaires d’autres pays, elles ne connaissent pas la ville dans laquelle leurs passeurs les laissent tomber. J’ouvrirai un bureau dont le rôle sera de les guider. Je leur ferai visiter les endroits que j’aurai recensés : les caravanes abandonnées, les garages désaffectés, le dessous des ponts autoroutiers, les immeubles libérés par des entreprises qui déménagent…. Dans un second temps, je diversifierai mon activité en devenant promoteur immobilier de bidonvilles. Je construirai des quartiers en tôle et en carton ou les déshérités pourront trouver l’asile précaire qui sera emporté par les premières intempéries. De toutes façons, si ce n’est pas moi qui m’en occupe, ces lieux se construiront s’élèveront d’eux-mêmes comme la zone que je traverse tous les jours, coincée entre l’autoroute et la ligne du TGV.

Pour trouver les financements, j’organiserai encore des soirées de charité publique à la télévision, pendant lesquelles, je donnerai l’occasion aux français, une nouvelle fois, de démontrer leur noblesse et de monter se coucher satisfaits en soupirant :

-          Qu’est-ce qu’on est bien chez soi !

Voir plus haut.

Une Réponse à “Qu’est ce que tuveux faire quand tu seras grand (4)”

  1. lerouxmj dit :

    amusant et plein d’imagination.bravo

    Dernière publication sur bonjour madame tranquille : Fin de séjour

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