Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grande ? (2)

Je voudrais être la cigale ou la fourmi. Ou les deux à la fois, je ne sais pas trop. Et puis le corbeau pendant que j’y suis, mais pas le renard. Les personnages de La Fontaine me paraissent trop caricaturaux, il faudra que j’emprunte quelque chose à chacun d’entre eux. Et puis de toutes façons, ses fables ont été jusqu’ici mal étudiées, il faut absolument les revisiter pour bien comprendre la psychologie des personnages. Je vais réhabiliter la cigale, la fourmi et le corbeau.

Ses derniers disques ayant eu un succès considérable, la cigale a fait ses valises et est partie tout l’été, en tournée dans le Midi. C’est normal : les grandes vedettes se doivent à leur public. Mais on voit bien que La Fontaine n’a pas l’habitude de fréquenter le show-biz. Comment voulez-vous que la cigale qui sort de concert épuisée à une heure du matin ait le temps de passer à Carrefour pour s’acheter des provisions ?  Tout le monde sait que le grand magasin ferme ses portes à 22 heures au plus tard !

La cigale se réveille vers midi, juste à temps pour reprendre la route vers une nouvelle destination où des milliers de fans l’attendent. C’est ça, la vie d’artiste, Monsieur de La Fontaine ! Je reconnais que le Grillon et le Cricket, ses imprésarios, pourraient s’occuper un peu mieux de l’avenir de la chanteuse, tout de même ! Mais ces gens-là se comportent comme des tiroirs-caisses. Tout ce qui leur importe c’est que cette pauvre cigale draine les foules dans leurs spectacles. La cigale n’est qu’une victime du star système, Monsieur de
La Fontaine. Mais quel talent ! Quel jeu de jambes ! Et quelle abnégation ! Enfin une artiste qui se sacrifie toute entière à son public sans penser un seul instant à son propre bien être ! Quelle vie d’amour, de chansons et de patachon !

Quant à la fourmi, c’est un autre problème. En première approche, on pourrait considérer que son personnage se montre un peu pingre. Comment passe-t-elle son temps ? Elle amasse un sou après l’autre, un grain de riz après le précédent de peur de manquer. Mais il faut dire à sa décharge qu’elle est issue d’un milieu modeste dans lequel les fins de mois n’en finissaient pas.

D’aucuns diront que le comportement de la fourmi frise la spéculation, mais, ne nous leurrons pas, tout le monde spécule aujourd’hui sur le prix des produits alimentaires et des matières premières. Compte tenu du nombre de fourmis par fourmilière, il ne faut pas s’étonner que le prix du kilo de riz ait explosé pendant ces derniers mois.

La fourmi se nourrira donc grassement l’hiver prochain en écoutant Christophe Wilhem puisqu’elle n’est pas fan de la cigale. C’est son droit, tout de même ! Mais je suis sûre qu’elle fera un geste en faveur des déshérités en achetant le CD des Restos du Cœur. Elle a un bon fond la fourmi, elle se souvient d’où elle vient. Par l’œuvre de Coluche interposée, elle viendra en aide à la cigale au lieu de lui dire de « danser, maintenant » d’un petit ton méprisant et légèrement arrogant, comme dans la fable de Monsieur de La Fontaine. La fourmi est à la fois économe et généreuse, c’est une dame de grande classe !

Quant au corbeau, beaucoup de commentateurs pensent qu’il se comporte comme un cabot. Examinons de près son histoire. D’abord, on peut se demander pourquoi il tient en son bec un fromage. Un corbeau normal ne se nourrit pas de laitage. Je suis en mesure aujourd’hui de révéler une vérité peu connue : la véritable explication, c’est que le corbeau est un fan de la cigale. Il comprend, lui, que la cigale n’a pas le loisir d’aller faire ses courses. Le corbeau s’est donc rendu au Casino le plus proche pour acheter un camembert pour sa chanteuse préférée. Chacun sait dans le milieu artistique que la cigale raffole de ce fromage. Avec un bon coup de rouge, c’est ce qui lui permet de tenir le rythme infernal de ses productions scéniques. Mais voici qu’en chemin, le volatile arrête un instant sa course pour se reposer et que Maître Renard, le notaire du village vient à passer.

Maître Renard, tapi dans son étude toute la journée, est un être un peu fourbe, voire sournois, prompt à détourner à son seul profit les biens que ses clients ont patiemment gagné à la sueur de leur plumage ou de leurs poils. La conversation s’engage. Maître Renard n’a d’yeux que pour le fromage. Il manœuvre habilement ce pauvre corbeau qui ne pensait qu’à rendre service. Le renard va jouer sur une corde sensible : il sait la passion du corbeau pour la chanson populaire. Ce dernier brûle de faire entendre à l’homme, ou plutôt à l’animal de loi, le dernier titre de la cigale qu’il écoute toute la journée. Malheureusement, l’oiseau, un peu simple d’esprit, il faut le reconnaître, oublie qu’il tient un fromage en son bec. Maître Renard fait alors semblant, avec une certain de dose de lâcheté, de trouver le camembert à terre et l’emporte dans son antre en ayant un sourire mauvais en coin, tandis que le corbeau qui, rappelons-le, était plein de bonnes intentions se trouve fort dépité de cette aventure.

Voilà ce que je veux devenir : je travaille pour  réunir en moi le talent de la cigale, le sens des réalités de la fourmi et la générosité du corbeau. Je suis assidûment les cours de chant de madame Dubanchet. J’ai été prise en photo lors d’une fête de mon association de quartier. C’est un début mais ce n’est pas assez. Il faudra que j’organise une mise en scène pour maintenir l’attention des médias locaux autour de moi et de la complexité de mon personnage. Je pourrais avoir un amoureux déçu. Par exemple, Thomas. C’est le fils du boucher : il pourrait faire l’affaire. Le seul obstacle pour le moment, c’est qu’il m’a avoué qu’il se fichait complètement des filles et que ce n’est pas à onze ans qu’il allait s’empoisonner la vie avec ce genre de problème. En outre, il ne faut pas que je me laisse exploiter comme la cigale. Aussi je soutire patiemment de l’argent à tout mon entourage en poussant la chansonnette à tous propos. Je viens de dépasser ma première centaine d’euros. Je reste généreuse néanmoins. Samedi, c’était l’anniversaire de Thomas : je lui ai acheté ses yaourts préférés. A la framboise et en solde. J’ai croisé Maître Bernichon, le notaire de papa en chemin. J’ai été polie mais je n’ai pas lâché le morceau.

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