De la mauvaise influence des films d’horreur à la télévision.

Je viens de fêter mon premier anniversaire avec les copains. Je suis un chat de gouttière, d’un doux pelage noir et blanc. Si j’en crois la famille Dumortier qui m’accueille, ma petite personne est considérée comme plutôt mignonne.

 Les Dumortier ont emménagé dans un lotissement de banlieue, voilà un mois. Corrects avec moi les Dumortier : la gamelle est remplie régulièrement. J’ai mes coins pour dormir. L’ambiance est familiale et décontractée. En échange, je joue mon rôle de chat, courant après les ficelles que les enfants font frétiller,  tournoyant sur moi-même pour attraper ma queue, et puis, roulé en boule,  ronronnant sur les genoux de Madame Dumortier. Je ronronne très bien. Il parait que les humains n’ont pas encore compris comment nous arrivons à ronronner. C’est sans doute la raison pour laquelle ils adorent que nous le fassions, ils affirment que ce bruit a des vertus très relaxantes pour eux. En tous cas, ça marche très fort avec Marie Dumortier qui devient toute douce en me caressant longuement lorsque je mets le moteur en marche.

Le plus difficile est de se faire sa place dans le voisinage. Les Dumortier sont propriétaires d’un petit terrain de 500m². Enfin, c’est une évaluation à vue de moustaches, je n’ai pas été voir les plans. Quoiqu’il en soit, j’ai bien l’intention que cet espace soit le mien.

J’apprends rapidement que les chats du lotissement sont organisés. Une assemblée générale se tient deux fois par semaine chez Victor. Victor est l’ancêtre. C’est un vieux félin gris de treize ans, légèrement obèse, perclus de rhumatismes. Il nous attend confortablement installé sur un coussin mœlleux, sous un chêne situé en bordure de lotissement. Les autres reconnaissent son autorité. D’autant plus qu’il dispose d’un homme de main, enfin je veux dire d’un chat de main. C’est Hippocrate, un chat tigré, souple et fort avec des griffes monstrueuses. Il est chargé de faire respecter la loi du territoire et les jugements rendus sous son chêne par Victor. Je le repère rapidement à son air sournois et son rictus méchant. Ca ne m’étonne pas qu’avec ce faciès il fasse régner la terreur.

A mon arrivée dans la première assemblée générale, je me présente poliment, faisant comprendre que je suis d’une nature conviviale. Je ne cherche pas de bagarre, je serai heureux d’accueillir chaque chat du lotissement chez moi à condition que l’on respecte mon territoire. Un murmure flatteur accueille ma présentation courtoise et humaine. Enfin non ! Disons féline.

Hippocrate s’est allongé en faisant semblant de dormir. Je sens bien qu’il surveille ma prestation d’un air circonspect sous ses paupières mi-closes. Il doit être en train de se dire qu’il m’aura à l’œil. J’apprendrai plus tard que certains, ou certaines, le surnomme Hippocryte  quand il a l’échine tournée.

Quelques têtes m’intéressent dans l’assistance : par exemple Superman, un chat roux un peu impertinent, peu respectueux des décrets de Victor, mais très attachant par son indépendance d’esprit. Nous deviendrons rapidement amis. Je remarque aussi Poum, un chat angora qui véhicule sa luxueuse fourrure blanche d’un air impérial. On dirait la reine d’Angleterre dans son carrosse, le jour de son jubilé. Il ne fréquente guère le menu peuple. Je rencontre aussi Bernadette, une ravissante féline aux yeux d’agate qui se marie tellement bien avec son pelage fauve. Et puis Marie-Antoinette qui est grosse et doit accoucher de trois chatons rapidement.

Dans l’après-midi Superman vient me rendre visite. Très fier, je lui fais faire le tour du propriétaire. Il m’explique que la vie dans le quartier s’écoule tranquillement. Hippocrate est le seul qui soit vraiment dangereux. Poum professe une haute opinion de lui-même, mais ce n’est pas grave, on le voit rarement. J’invite Superman à laper un peu dans ma soucoupe de lait, puis nous nous séparons copains comme chats. Au passage, il me confie que, si je veux, il pourrait m’apprendre à ouvrir les portes en sautant sur la poignée. Enfin, si ça m’intéresse. Il le fait très bien et pense que ça peut être très utile.

Le lendemain matin, posté en observation sur le muret qui longe la rue, j’aperçois Bernadette qui se ballade avec ses copines. Je ne peux m’empêcher de lui trouver beaucoup d’allure et de classe à Bernadette. Je me hâte de finir ma toilette pour la gratifier de mon salut le plus soyeux auquel elle répond gaiement :

-« Comment allez-vous, Monsieur Nougat ? »

Nougat, c’est mon nom. Elle a retenu mon nom ! Et en plus, elle m’a appelé Monsieur ! L’affaire s’annonce bien. Je ne lui emboîte pas le pas tout de suite car une vieille habitude des femmes me conduit à penser qu’il ne faut pas se montrer trop empressé. Et puis, et surtout, je crois que c’est le jour du gigot chez les Dumortier. Je n’ai aucune envie de manquer cette aubaine. Je me contente donc de m’étirer sur le mur pour faire remarquer la souplesse de mes muscles et ma décontraction naturelle.

Pendant la nuit, Marie-Antoinette accouche de trois chatons. Nous nous retrouvons tous à son chevet, le lendemain matin. Chacun s’extasie poliment, mais Marie-Antoinette reste discrète sur le nom du père. Plusieurs hypothèses circulent. Poum joue à celui qui n’est pas vraiment concerné, mais la rumeur s’interroge sur son cas. Superman m’a juré sur sa la tête de sa coupelle de lait qu’il mène une affaire amoureuse dans le quartier voisin et qu’il n’y est donc pour rien. La vérité, c’est sans doute que personne n’en sait rien. Même Marie-Antoinette n’a pas l’air très fixé. Victor convoque une assemblée générale dans l’après-midi. Le problème est que Marie-Antoinette vagabonde, qu’elle n’appartient à aucune maison et qu’elle vit de rapines ou de mendicité ou encore de la solidarité des chats de compagnies. Nous décidons tous d’adopter collectivement les trois chatons, tout en votant une motion qui recommande un peu de tempérance à Marie-Antoinette.

En plus de la vaste corbeille qu’il occupe chez ses propriétaires, Victor dispose d’une niche agréable dans le fond de son jardin et il l’offre à Marie-Antoinette. Poum fait savoir que sa supériorité manifeste en tant que chat de race ne l’empêche pas d’avoir un cœur et qu’il soutiendra la fille mère. Superman et moi, nous allons nous organiser pour nourrir les chatons. Hippocrate ne propose rien, cette cascade de bons sentiments a l’air de l’exaspérer au plus haut point.

 L’incident a lieu trois jours plus tard : les trois chatons de Marie-Antoinette ont été enlevés pendant la nuit. La gravité de la situation n’échappe à personne. Superman et moi avons la même réaction : on nous refait le coup des Aristochats !! J’ai toujours pensé qu’il ne fallait pas passer des films d’horreur à la télé. Voilà ce qui arrive !

Victor nous réunit et fait adopter, à pattes levées, la mobilisation générale jusqu’au retour des enfants. Nous jurons tous à Marie-Antoinette de lui ramener sa progéniture. Hippocrate, bien obligé de suivre le mouvement, pense visiblement qu’il n’a pas grand-chose à gagner dans cette affaire.

Nous dressons rapidement un plan de bataille. Si les trois chatons étaient encore dans le lotissement, nous le saurions déjà. Il faut donc voir plus loin. Je me charge d’une enquête de voisinage avec Superman. Le lotissement d’à coté est moins bien organisé que le nôtre, il y a des bandes rivales qui se flanquent régulièrement et réciproquement de bonnes peignées. Les investigations s’avèrent difficiles, mais nous tombons sur Pistache. Pistache, chat siamois de trois ans n’appartient à aucune bande, tout en rendant des services au plus offrant. Il a ses entrées partout et sait beaucoup de choses. Nous comprenons rapidement qu’il possède des renseignements précieux et qu’il va falloir allonger une contrepartie. Superman propose un bol de croquettes « Super luxe » au siamois. L’asiatique prend la mine de celui qui, soudain, ne se souvient plus de rien. Nous transigeons sur une tranche de gigot que je vais devoir voler aux Dumortier. Pistache se rappelle alors avoir entendu des miaulements suspects dans un garage. Il s’est mis aux aguets et a rapidement compris que les deux hommes qui parlaient dans la maison envisageaient de vendre les chatons à un laboratoire dès le lendemain. La nuit tombant, il fallait que Superman et moi intervenions tout de suite.

Vers minuit, Superman se niche dans un arbre et se met à miauler de manière parfaitement insupportable. Les deux hommes sortent :

-« Qu’est ce que c’est que ce cirque ? Allons voir si les chats sont toujours dans le garage… »

Je me faufile derrière eux dans le garage. Dans son arbre, Superman continue de miauler comme si on l’égorgeait. Il le fait bien : c’est absolument atroce à entendre. Pistache, à qui j’ai promis un petit supplément, en fait autant sur un arbre voisin. Je prie pour que les permanents de
la SPA ne passent pas par hasard dans le quartier et sabotent notre stratagème. Les chiens du voisinage s’en mêlent et commencent à aboyer. Bientôt, les fenêtres s’allument chez les voisins :

-« C’est pas bientôt fini, hurle-t-on de plusieurs maisons. Il y en a qui travaillent demain matin !!!!»

Les deux brigands ne savent plus quelle attitude prendre. L’un d’eux dit qu’il ne faut surtout pas attirer l’attention. C’est raté : Superman et Pistache sont en transe. Ils se donnent à fond Dans leur désarroi, les gangsters oublient de refermer la porte du garage. Je m’enfuis en emmenant les trois chatons par la peau du cou.

Le lendemain est un jour de gloire. Nous remettons ses enfants à Marie-Antoinette. Victor nous tombe dans les bras ou dans les pattes : nous venons de sauver la collectivité. Il a préparé un discours du meilleur effet. Hippocrate fait la gueule dans son coin : nous n’avons pas eu recours à sa fonction de policier. D’ailleurs, nous apprenons qu’hier soir, il était en vadrouille dans les rues voisines. Nous aurons le bon goût de ne pas insister sur ce détail. Bernadette me regarde langoureusement, en penchant légèrement la tête. Même Pistache est venu s’associer à la fête.

En se léchant les moustaches, il ne manque pas de me prendre à l’écart :

-« Alors pour mon petit cadeau… on fait comment ? »

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