Hors d’atteinte

L’Homme vit dans cette chambre depuis un temps indéterminé. A la longueur de sa barbe naissante dans laquelle sa main fourrage toutes les cinq minutes, il pense qu’il est là depuis au moins quatre jours. Allongé sur le lit qui occupe presque toute la pièce, il fixe encore une fois la tapisserie : les motifs tarabiscotés se contorsionnent sur un fond jaune pisseux déchiré ou décollé par endroits. Seule une lueur livide tombant du vasistas lui laisse deviner le jour ou la nuit. Il est prisonnier sous un toit, c’est tout ce qu’il sait.

Ses repas lui sont servis par une espèce de trappe ménagée au bas de la porte, sans un mot, sans un bruit si ce n’est le glissement furtif du plateau sur le parquet. Il ne peut même pas se plaindre d’être maltraité : la nourriture s’avère variée et suffisante, probablement en provenance d’un bistrot voisin. 

Il n’a vu son geôlier qu’une seule fois : le premier jour. L’individu cagoulé est entré brusquement dans la chambre. Sa silhouette massive s’est postée au pied du lit. Ses prunelles luisantes l’ont longuement dévisagé sans parler. Puis, il s’est retiré. La clé a tourné dans la serrure. Plus rien. Le silence.

Depuis, l’Homme ne sait plus quand il dort, quand il pense, quand il ne fait rien. Un minuscule cagibi est doté d’un lavabo qui délivre péniblement un mince filet d’eau et lui donne un alibi pour se lever de temps à autre.

Curieusement, comme un confort inconvenant dans ce genre de circonstances, son lit est flanqué d’une table et d’une lampe de chevet. Dans le tiroir, il a trouvé un livre. Il s’attendait à un document religieux, le Coran ou quelque chose comme ça. Eh bien non ! Il est tombé sur une vieille édition du Père Goriot. Depuis, l’Homme a décidé de revisiter l’épopée balzacienne. Il n’a pas le choix.

Sa montre lui a été retirée, il pense que l’après-midi doit avoir atteint son milieu : 16 heures, peut-être 17. Il tend l’oreille, essayant de percevoir un bruit quelconque, il ne sait pas… des cris d’enfants qui sortent de l’école en courant par exemple. Un repère quoi !

Depuis le début, il se dit que pour ne pas perdre la tête, il faut penser à des choses agréables ou au moins essayer de faire fonctionner son mental pour ne pas céder à la peur. Le problème, c’est qu’il a du mal à exhumer quelques souvenirs plaisants de son existence. Il a tenté de revisiter son enfance. Il est tombé sur le souvenir le plus cuisant qu’il connaisse : la séance de lecture du carnet de notes dans le bureau de son père, suivie des inévitables punitions : la chambre déjà, le pain sec et l’eau. L’homme a du se souvenir aussi des longues vacances d’été passées dans le château familial quelque part en Sologne en compagnie de Margaret, la gouvernante anglaise. Il a fallu essayer d’apprendre le cheval, le violon, le baise-main. Les longues heures de manège, les vociférations du maître de musique, les longs doigts osseux de Miss Margaret, il a tout oublié. Il n’a plus jamais monté un cheval, il ne supporte plus le violon, il ne s’est jamais incliné sur les doigts d’une femme.

Il a revu aussi son père sur son lit de mort. Ils se sont longuement toisés sans un mot, comme si c’était la première fois. L’Homme n’a rien trouvé à dire. D’ailleurs, il n’a jamais su que dire à son père Il s’est souvenu de sa première entrée au Conseil d’Administration de l’entreprise dont son géniteur lui laissait la direction. Il n’a pu éviter le regard narquois des administrateurs toisant son ignorance des affaires en cours et des Affaires en général.

L’Homme n’a pas oublié non plus cette soirée pendant laquelle il a demandé la main de Bernadette. Au-dessus de la table du restaurant, illuminée des inévitables chandeliers, les yeux d’émeraude de sa future femme l’éblouissaient. Ce soir là, il a cru que la vie lui tendait enfin les bras. Bernadette l’avait séduite par sa silhouette de star, son allure décidée, sa culture et un caractère bien trempé. Sa réussite amoureuse fut de courte durée. Très rapidement, les déceptions succédèrent aux désillusions.

Bernadette est une femme facilement acariâtre, méchante, teigneuse tout en pouvant être enjôleuse quand son intérêt le commande. Elle cherche constamment à dominer son entourage, elle ne peut vivre sans se donner l’illusion de commander. Ses domestiques ne résistent pas à son arrogance. Avant son enlèvement, l’Homme rentrait de plus en plus tard ou ne rentrait plus.

Un instant, il revoit certaines des conquêtes qui lui ont permis de supporter son infortune conjugale. Les femmes se laissent attirées par son pouvoir et son argent. Il n’entretient pas trop d’illusions sur son charme, peu conscient sans doute que son regard lointain et son air désabusé ajoute à la séduction qu’exerce sa toute puissance économique.

Deux enfants sont nés néanmoins de son union avec Bernadette. Hélène, l’aînée s’est mariée à un industriel américain, riche et influent comme il se doit. Sa mère n’aurait pas transigé en dessous du vingtième rang au classement annuel des grandes fortunes de ce monde.

Le second enfant, Pierre est peut-être le seul être humain qui intéresse l’Homme. Sur ses treize ans, le gamin déluré comme pas deux, a eu le front de déclarer à la face de sa mère et du monde entier qu’il voulait être taliban lorsqu’il serait adulte. L’Homme s’ests écroulé de rire en apprenant la nouvelle. Bernadette n’a évidemment pas toléré une telle inconvenance qui confinait au scandale familial. Pierre a été rudement puni, mais son père est monté un soir dans sa chambre pour lui faire part de sa sympathie pour son sentiment de révolte. Non pas que l’Homme fusse particulièrement attiré par la philosophie des barbus afghans, mais il pouvait comprendre que la rogue et l’autosatisfaction permanente de sa mère ait donné à l’adolescent des envies extrêmes.

En se retournant sur le coté, l’Homme porte ses pensées sur son entreprise. Morisseau doit diriger l’entreprise en son absence. Il n’attendait probablement qu’une occasion de cette sorte sans oser l’évoquer publiquement, bien entendu. Morisseau est un homme rusé, habile, qui se sait indispensable. Sous sa gestion, la maison familiale a prospéré, en s’adaptant aux nouvelles technologies et en investissant subtilement à l’étranger. Malgré son aversion pour son arrivisme, l’Homme accorde toute confiance à son second. Morisseau lui rend au quintuple son antipathie tout en assurant son succès puisque le sien lui est indissolublement lié.

Une scène détestable s’est déroulée dans le bureau de l’Homme, voici trois mois. Un employé d’une filiale harcelé par ses supérieurs, écrasé de travail, menacé par des indicateurs de performance jugés insuffisants s’était suicidé quelques semaines auparavant. Morisseau avait tout fait pour étouffer l’affaire et empêcher que l’Homme n’en prisse connaissance. Le drame avait fini par transpirer dans la presse. L’inévitable explication s’est produite vers neuf heures du soir après une rude journée. L’Homme et Morisseau se sont jetés à la face leur mépris réciproques dans des termes durs, impitoyables, incandescents.

L’Homme sourit. Décidemment sa disparition arrange tout le monde. Il pense que lui-même n’a jamais été aussi tranquille. Un lit, un livre, l’intemporalité et peut-être la fin du temps. L’Homme n’a plus peur. Même s’il doit perdre la vie, il n’a plus peur. Dehors, le kidnapping d’un des principaux patrons de l’industrie alimentaire bouleverse les médias. Lui, perdu sous les toits d’un pavillon anonyme se sent à l’aise, plus que jamais.

Il se souvient des romans et des films de gangsters. Dans les scénarios, il est fréquent que les ravisseurs coupent le petit doigt de la victime et l’expédient à ses proches pour activer la rançon. L’Homme regarde bouger son auriculaire avec amusement. L’idée de disparaître par petits morceaux, envoyés un par un à Bernadette, soigneusement emballés, ne lui déplait pas.

Soudain, le bruit de la clé dans la serrure. La même silhouette qu’au premier jour apparaît :

-          Ils ont payé !

La suite est rapide. Les mains ligotées dans le dos, un bandeau sur les yeux. Le trajet inconnu en voiture. Ils prennent probablement des chemins détournés pour que l’Homme ne puisse pas reconstituer l’itinéraire.

 Et puis, l’Homme est jeté en dehors du véhicule, les poignets libérés, sur le bord d‘une autoroute. Ses retrouvailles avec ce qu’on appelle la liberté le rebutent. Il trébuche rudement. Mon  Dieu que le macadam de la route est dur et froid ! Mon Dieu qu’il fait froid ! La nuit, l’enfer des ténèbres, des lueurs cruelles qui s’enfuient en  vrombissant, le vacarme après le silence. Et puis cette parole obsédante : ils ont payé ! L’Homme poursuit : ils me haïssent, mais ils ont payé ! Ils ont besoin de moi pour me haïr !

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