Pour qui je me prends

-    Comment ça, mon management est nul ?

Dumortier vient de rougir fortement. J’observe avec inquiétude une grosse veine bleue se dessiner au-dessus de son col de chemise. J’ai l’impression qu’il va transpirer. Pendant que j’y suis, je lui dis qu’il s’habille de manière trop étriquée. Au lieu de masquer son embonpoint, il l’accentue. Ses lunettes aux branches argentées semblent vouloir s’échapper de son nez épaté. Le regard s’est durci subitement, mes remarques sur son style de gestion et sur ses tenues vestimentaires n’ont pas l’air de lui plaire. Je dirais plutôt qu’elles le stupéfient. Il se passe la main sur son crâne lisse pour se donner le temps de trouver une répartie adéquate.

Il est vrai que je n’aurais peut-être pas du profiter de mon entretien annuel d’évaluation pour annoncer froidement à mon supérieur hiérarchique que sa direction de service était aussi catastrophique que ses toilettes. Il y a des manières plus diplomatiques de transmettre les mêmes messages.

Dumortier a une longue carrière derrière lui : il a grimpé laborieusement les échelons de la maison un par un. Il a appris le management en cours du soir : il n’a pas eu le temps d’étudier le type de situation dans laquelle je viens de le plonger. Je l’ai mis au bord de l’apoplexie. Il souffre, mais il sent qu’il doit dire quelque chose. Si possible quelque chose de désagréable qui me fasse bien comprendre que je dépasse les bornes ou plus précisément les limites autorisées à ma modeste position dans l’organigramme de l’entreprise.

Il éructe donc plus qu’il ne parle :

-    Pour qui vous prenez-vous ?

-    C’est bien là le problème M.Dumortier. Je ne me prends pas, ce sont les autres qui me prennent. J’ai un grand nombre de personnages en moi qui s’emparent de ma personnalité tour à tour. Aujourd’hui, vous n’avez pas de chance, c’est Ivan le Terrible qui a pris la parole. Lui, il n’a peur de rien, M.Dumortier. Il dira à chacun ses quatre vérités sans hésiter. J’ai du mal à le tenir, vous savez. D’ailleurs ses voisins de pallier s’en plaignent également.

Alphonse Dumortier reste un instant bouche bée, puis d’un geste mesuré, remonte ses lunettes sur le haut de son nez :

-    Vous vous prenez pour Ivan le terrible ?

Dumortier n’en revient pas. Ses facultés d’adaptation trouvent leurs limites. Lui qui comptait passer un après-midi tranquille, il est soudainement conduit à se demander comment il va pouvoir traduire l’entretien dans mon dossier d’évaluation en un langage suffisamment administratif pour ne pas lui attirer d’ennuis supplémentaires. La monture de ses lunettes glisse de nouveau de son appendice nasal dont la surface est rendue gluante par la sueur.

-    Je crois que vous ne m’avez pas tout à fait compris M.Dumortier. Vous m’auriez interrogé hier, vous auriez rencontré Saint Louis et l’entretien ce serait beaucoup mieux passer. Saint Louis est un homme pondéré qui ne se laisse jamais aller à l’excès. Vous auriez du vous adresser à lui, il faudrait que vous fassiez un peu plus attention à l’avenir !

Visiblement, Alphonse Dumortier n’avait pas envisagé de se voir adresser des remontrances sur  l’organisation de ses entretiens. Il dénoue son noeud de cravate. C’est une opération de survie qui s’imposait.

-          Si je comprends bien, vous vous prenez aussi pour Saint Louis ?

-          Entre autres, Monsieur Dumortier, entre autres…. Le mardi soir, je me prends pour Zidane dans mon club de foot. Le dimanche pour l’abbé Pierre. Parfois, je suis Zorro et je pourchasse l’injustice : j’ai beaucoup à faire. Le lundi, je déclame les vers de Corneille entre 9 heures et 11 heures. Mes voisins de bureau m’en veulent un peu. D’autant plus que j’enchaîne directement en me laissant investir par un chanteur d’opéra. Je gère un agenda démentiel. Je suis obligé de prendre date longtemps à l’avance pour me rencontrer. Je ne sais pas si vous comprenez le mal que j’ai à m’entretenir avec moi-même.

Non, apparemment, Alphonse Dumortier ne se rend pas compte. La situation le dépasse un peu. En trente ans de service, il n’avait encore jamais géré un salarié multidimensionnel. Il s’excuse et sort chercher un verre d’eau.

C’est pourtant la réalité : je ne me prends pas. J’observe ou plus exactement, j’épie tous ces personnages qui m’habitent. Je ne compte plus mes locataires. J’ai parfois du mal à trouver de la place pour m’occuper.

Dumortier revient avec son verre d’eau en mains et s’assieds en essayant de retrouver son aplomb :

-          Où en étions-nous ?

J’ai l’impression qu’il espère que le début de l’entretien n’était qu’un mauvais rêve, une espèce de méprise managériale, une illusion d’acoustique qui va s’évanouir par enchantement. Nous allons sûrement redevenir sérieux. Je le détrompe cruellement :

-          Je disais Monsieur Dumortier que je ne me prends pas, mais par contre, il faudrait que je me reprenne aux autres. Eventuellement d’assaut. Vous comprenez ?

Visiblement, je l’énerve avec ma façon de lui demander s’il comprend.  Son teint tourne au vert avec de superbes reflets de cramoisi. Il tente de se ressaisir par une manœuvre ironique :

-          Et vos objectifs de travail pour l’année qui vient, je les fixe à Saint-Louis, à Ivan le Terrible, à sœur Térésa peut-être ?

-          Il faudrait que j’organise une réunion de colocataires. Ce n’est aussi simple, Monsieur Dumortier.

Il poursuit sur le même ton :

-          On pourrait peut-être se fixer un rendez-vous avec vous ? Ce n’est pas la peine de déranger tout le monde…

Dumortier ironise, mais ça ne me fait pas rire. Je lui avoue que j’ai des demandes de nouveaux locataires : Louis XIV est très insistant. La mairie soutient fortement sa candidature au titre du logement des familles nombreuses. Dumortier n’y semble pas vraiment favorable.

-          Vous n’allez pas vous prendre pour le Roi de France, en plus ?

Je n’en sais rien. Il faudra sans doute que je demande au Roi Soleil de se faire un peu discret. Après tout, chez moi, c’est moi qui commande. Je pourrais peut-être lui réserver un créneau, le mercredi après-midi entre quatre et cinq. Avant c’est le tour du  président de la République. Après, c’est Julio Iglésias qui s’invite.

Dumortier enfonce les clous :

-          Vous êtes un véritable office d’HLM à vous tout seul….

Et puis soudain, il semble traversé par une inspiration qui pourrait lui permettre de revenir sur un terrain institutionnellement connu. Il se fait suave et compréhensif :

-          Et si nous prenions un petit rendez-vous avec le médecin du travail ?

Là, je peux lui faciliter la tâche :

-          Pas de problème, Monsieur Dumortier. Je lui en parle. Je me prends pour le médecin du travail tous les jeudis de midi à quatorze heures. J’ai déjà reçu en consultation les trois quarts de votre service. Je vais me réserver un rendez-vous avec moi-même. D’ailleurs, si vous voulez en profiter également…

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