L’Artiste

L’Artiste Peintre se promène dans sa composition. Il vient d’inventer un nouveau concept pictural « La Nature Vivante ». Mais l’ensemble est un peu difficile à maîtriser. Il faut que chacun joue son rôle dans cette œuvre là. La rivière par exemple doit suivre son cours :

-« Qu’est-ce que tu dois faire, rivière ? », demande-t-il.

-« Je dois glouglouter en sautant joyeusement d’un galet à l’autre ! », répète scolairement le cours d’eau.

-« Je le fais bien là… Non ? »

L’artiste trouve que la rivière glougloute un peu fort, il lui demande si elle n’a pas quelque chose d’un peu plus discret.

Et le chêne centenaire ? L’Artiste a mis un vieux chêne, forcément centenaire, dans son tableau. Un jeune chêne maigrelet n’aurait pas donné un vrai ton poétique à son oeuvre. Le vieux chêne connaît son rôle par cœur. Il est fier de le réciter :

-« Moi, je dois m’élancer fièrement vers le ciel, en jetant un regard protecteur sur cette terre qui m’a nourri tant d’années… »

L’Artiste est rassuré : si le chêne tient debout, son travail peut résister. Mais il ne voudrait pas qu’il fasse trop d’ombre au reste du tableau.

Le rocher, au bord de l’eau, est boudeur. C’est qu’il a un problème existentiel, le rocher. Il ne voit pas très bien quelle est sa fonction. A part être là, au bord de la rivière. L’Artiste lui a expliqué qu’il permet aux amoureux de s’asseoir et de se conter fleurette. Ce n’est pas rien d’être un support d’amour. Le rocher n’est pas complètement convaincu, mais il dit qu’en tant que minéral, il assumera sa fonction et ne bougera pas.

Et puis, il y a la petite voix du brin d’herbe qui aimerait bien servir aussi à quelque chose. Le Peintre lui dit qu’il doit verdoyer. C’est important ça, de verdoyer dans un tableau, ce n’est pas donné à tout le monde !  Le brin d’herbe est un délégué de la touffe du même nom. Il répond qu’il va en parler à ses camarades, mais qu’il ne maîtrise pas complètement leurs réactions. Certains vont peut-être vouloir jaunir.

Voilà que la perle de rosée s’en mêle. Elle se plaint qu’on ne la voit pas bien dans le tableau. L’Artiste perd patience. Il dit que la perle de rosée ne doit pas se voir. Elle doit discrètement refléter la lumière irisée du ciel comme le bijou renvoie les feux de son diamant.

L’Artiste vérifie la position du nuage. Il lu demande de se pousser un peu vers le fond du tableau. Le nuage regimbe, il aurait aimé être au premier plan, mais finit par obtempérer en maugréant.

-« Normalement, un nuage court dans le ciel, dit-il »

L’Artiste préfère qu’il s’étire langoureusement en voilant un peu le soleil du jour naissant. Dans le courant de la journée, il doit disparaître pour laisser place à un temps radieux. Le nuage proteste. Mais l’Artiste a décidé. Il fera peut-être venir la pluie un peu plus tard, mais pour le moment, il préfère ne pas avoir trop de monde dans son tableau.

Le soleil ? L’Artiste voudrait qu’on devine tout juste les premières lueurs du jour. Il est sept heures du matin dans son imaginaire, il ne va quand même pas positionner le soleil en plein milieu de sa toile. L’astre royal maugrée : il pense que son rayonnement naturel devrait lui valoir davantage de considération. L’Artiste doit prendre des gants avec le soleil. Il lui fait comprendre qu’il sera d’autant plus présent qu’on devinera sa présence derrière les premiers nuages du jour. Il faut savoir se faire désirer avant d’entrer en scène !

Il reste le vent fripon. Pour faire vivre le tableau, il faut un peu de vent, mais pas trop. Le peintre a du chapitrer le zéphyr pour qu’il n’en prenne pas à son aise. Dans son œuvre précédente, il avait invité une bourrasque qui a voulu se transformer en tempête pour affirmer sa présence. L’Artiste ses souvient encore des dégâts. Le zéphyr a compris :

-« Je ride l’eau et je ploie légèrement les roseaux »

Les roseaux ! L’Artiste a oublié de leur expliquer ce qu’ils ont à faire. Ils doivent effectivement se courber souplement sous le souffle du zéphyr pour indiquer le sens du vent. L’Artiste rit : le rôle du roseau lui rappelle le rôle du poteau de corner dans un match de foot.

L’Artiste a hésité sur la présence d’un saule pleureur au bord de l’eau. Il pense que ça ne ferait pas mal, un saule pleureur. On pourrait lui demander de faire en sorte que ses branches retombent voluptueusement sur l’eau, en caressant l’onde avec légèreté. On pourrait ainsi s’attendre à voir une barque émerger lentement de son branchage. Une jeune femme en crinoline, serait assise à l’arrière, jouant de son ombrelle, les yeux dans les yeux avec son amoureux qui manoeuvrait l’embarcation avec force et souplesse.

L’Artiste rêve un instant de ce prolongement de sa nature vivante. Et puis, il se rembrunit. Les êtres vivants ne peuvent pas figurer dans une Nature Vivante. L’idée va lui poser des problèmes syndicaux insurmontables….

Il va peut-être se contenter de positionner un oiseau dans le ciel. On lui a proposé un vautour qui ne lui convient pas. Pour un tableau bucolique, il voudrait autre chose. Le corbeau a passé une audition. Mais il veut absolument croasser. S’il croasse, on ne va plus entendre le glougloutement de la rivière. Finalement, il va se contenter d’une hirondelle. C’est élégant une hirondelle, et ça ne fait pas de bruit.

La scène est complète et le chef-d’œuvre est abouti. L’Artiste est sur le point de conclure son travail. Mais voilà que le zéphyr transporte avec lui un sac plastique de chez Carrefour qui se met à courir dans la plaine. L’Artiste bondit sur l’intrus et réprimande le vent taquin.

L’Artiste se gratte la tête : il se demande comment il va s’y prendre pour exposer son œuvre. D’autant plus que l’hirondelle comment à avoir des fourmis dans les ailes, que le rocher dit qu’il ne voit pas arriver d’amoureux à l’horizon, que le brin d’herbe commence à jaunir et que le vent fripon transporte les odeurs de la déchetterie voisine

L’Artiste s’en va …. Il dit qu’il en a marre, que personne n’y met du sien, qu’il va se mettre à la peinture abstraite ou alors à la broderie ou encore à belote coinchée….

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