Un artiste en exil (histoire qui finit bien)

Lorsqu’elle s’aperçut de ses maladresses à répétitions, de son manque d’inspiration chronique et de son inefficacité absolue, la foule intransigeante des supporters exigea sans pitié sa mise à l’écart immédiate. La cellule de recrutement du club fut montrée du doigt pour son incompétence et son manque de clairvoyance.

Durant les derniers jours de l’année, Paulo Carvalho avait été acheté trois millions d’euros au club de Botafogo. Sutter, l’agent recruteur, avait été enthousiasmé par le jeune brésilien. Avec 30 buts en un an, il dépassait les meilleurs espoirs nationaux connus à ce jour. Sutter, un homme d’expérience, était persuadé de faire une excellente affaire en ramenant Paulo dans ses valises.

Paulo Carvalho avait débarqué au début du mois de janvier dans ce club professionnel du Nord. Il avait été présenté à la presse locale qui avait fait grand cas de cette acquisition, tant il est vrai que le Brésil dispose depuis longtemps d’un prestige particulier en matière de football. Son teint cuivré, sa fine silhouette musclée rappelait l’allure de Ronaldhino auquel chacun s’empressa de le comparer.

Ses premières prestations sur les terrains français déçurent profondément les spécialistes. Devant le but adverse où il aurait du s’imposer, Paulo Carvalho se révélait gauche, malhabile et accumulait les cafouillages. Il est connu dans le milieu sportif que le public français s’impatiente rapidement. Il gronda, hua, conspua, siffla jusqu’à ce que le joueur soit retiré de l’équipe.

Paulo qui n’avait pas 19 ans, ressentait cruellement l’éloignement de son pays. Sans ses frères, ses amis et sa mère qui lui manquait terriblement, il avait perdu sa joie de vivre et par voie de conséquence son talent invraisemblable de manieur de ballon. Privé de l’ambiance festive du quartier misérable de Sao Paulo où sa famille vivait encore, il se morfondait dans un ennui profond.

Les soirées dans la chambre d’hôtel qu’il quittait rarement étaient interminables. Les cours de français auxquels il était astreint ne l’intéressaient pas. En trois mois, il n’avait presque rien appris. Il ne s’habituait pas aux nuages bas et gris ni aux nuits précoces de l’hiver, regrettant amèrement la luminosité des ciels de son enfance. Marcelhino, l’autre brésilien de l’équipe, lui rendait visite parfois pour le distraire. Mais Marcelhino vivait avec sa femme et ses enfants, il ne pouvait pas comprendre la détresse de Paulo. Chez lui, Paulo chantait toute la journée sur le terrain. En France, il se taisait et souffrait pendant l’effort.

Sa mise à l’écart des titulaires de l’équipe aggrava son découragement. Tout lui était un fardeau insupportable. L’entraînement impitoyable et la concurrence cruelle entre les joueurs qui luttaient pour être titularisés le week-end suivant, le rebutaient. Les séances de musculation ingrates et douloureuses lui paraissaient un supplice insupportable. Aucun éducateur physique de son pays ne lui avait jamais imposé une telle torture.

Bertie, l’entraîneur de l’équipe, était un homme dur au visage buriné par le temps passé sur tous les terrains du monde. Son masque impénétrable et son regard d’acier terrorisaient ses troupes. Lorsque Bertie élevait la voix, chacun baissait la tête. Paulo n’avait jamais connu un homme aussi rugueux dans son attitude aussi insensible dans ses choix.

Parfois, lorsque le match paraissait gagné, l’entraîneur permettait à Paulo Carvalho de rentrer sur le terrain à 10 minutes de la fin pour rechercher un peu de confiance. Mais son niveau ne s’améliorait pas. Carvalho commettait toujours une faute ou deux qui provoquaient le courroux du public et des remarques désobligeantes de ses coéquipiers. A la fin du match, son regard de braise ne quittait plus le bout de ses crampons, il se calfeutrait alors dans un mutisme obscur et malheureux.

Il ne se faisait plus lire la presse locale qui brocardait régulièrement ses piètres prestations en parlant d’une erreur manifeste de casting.

Lorsqu’au mois de juin, l’équipe se qualifia pour la finale de la coupe, Paulo Carvalho s’apprêta, encore une fois, à rejoindre le banc des remplaçants. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque l’entraîneur lui annonça sa titularisation un quart d’heure avant la rencontre. Alors que ses équipiers s’apprêtaient dans le vestiaire, le coach le prit à part et lui glissa :

-« Viens avec moi, il faut que tu vois quelqu’un… »

Il suivit son mentor dans un salon voisin. L’entraîneur ouvrit la porte et s’effaça. Une femme au teint mat attendait assise dans une robe à fleurs, sage et réservée mais aussi impatiente et heureuse. Paulo n’eut qu’un seul cri :

-« Maman !! »

Pendant une heure trente, tout devint plus facile. Revinrent comme de vieux réflexes oubliés la souplesse de la cheville, la fluidité des gestes, les dribbles imprévisibles cultivés sur les plages ensoleillées de son pays natal. Paulo Carvalho redevint Paulo Carvalho. Après son troisième but, Paulo Carvalho devint une vedette.

Ses coéquipiers, les supporters convinrent enfin de son talent après la victoire. Paulo Carvalho, lui, se tourna vers son entraîneur. Pendant des mois, Paulo avait exécré ses méthodes sévères et son ton péremptoire. Il remarqua, pour la première fois, une lueur d’humanité dans le regard du vieux Bertie qu’il n’avait jamais repérée auparavant. Paulo compris enfin que ce vieux lion à la crinière blanche, au-delà de son tempérament de fer, avait parfaitement compris l’origine du malaise du jeune immigré.

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