L’homme qui filait du mauvais coton

Ce sont les premiers jours du printemps. L’air est léger, il fait bon marcher dans les rues. Je m’assure que je suis toujours suivie. Voilà trois semaines que mon conjoint a engagé un détective privé pour m’emboîter le pas. Evidemment, je m’en suis aperçue très rapidement. C’était un jeu d’enfant. Pour être découvert dans une situation pareille, il suffit de prendre l’air faussement naturel en se cachant derrière un journal de la semaine dernière ou en admirant une vitrine complètement vide. C’est exactement ce que faisait ce pauvre bougre. Il ne m’a même pas épargné le sketch de l’homme qui se baisse subitement pour relacer sa chaussure au moment précis où je me retourne.

Il a la quarantaine chauve. Lunettes de binoclard, une verrue au coin des lèvres. Il a les traits empâtés, l’air las. Je pense que son job ne le passionne pas ou alors qu’il a des ennuis avec sa femme, ses enfants. Il faudrait que je lui en parle.

Mais pour le moment, j’ai rendez-vous avec Valérie à la Brasserie Des Lilas. Je l’aperçois déjà : elle est assise en terrasse et me fait un signe amical et joyeux de la main. Valérie a des grands yeux clairs, les cheveux fous et les mèches rebelles. Elle n’a jamais vraiment pris la vie au sérieux, la vie ne l’a jamais prise au sérieux non plus. Elle est bavarde, rit de tout et de rien, parle continuellement avec les mains. Sa bonne humeur est légendaire. Mes rendez-vous avec elle sont une vraie détente.

A quarante ans, Valérie et moi avons déjà traversé toutes les vicissitudes de la vie en couple. C’est un de nos sujets de conversation préférés. Je ne résiste pas au plaisir de lui parler de Georges. C’est mon suiveur. Je l’ai appelé affectueusement Georges bien que je ne connaisse absolument pas son prénom. Je trouve que Georges colle bien avec le caractère tragiquement banal de sa physionomie. Valérie est très excitée par cette aventure. Elle trouve que mon conjoint est un peu tombé sur la tête, ce qui n’est pas complètement faux. Mais elle en rit beaucoup.

Elle me propose d’inviter Georges à boire un verre. J’ai un instant d’hésitation. Elle me dit que ce serait marrant. Après tout pourquoi pas.

Georges s’est installé sous l’abribus sur le trottoir d’en face. Il est plongé dans la lecture d’un prospectus qu’il tient à l’envers. Le problème, c’est que quatre bus sont déjà passés et qu’il n’a pas bougé d’un demi centimètre pour autant.

Je m’approche de lui et lui propose avec un grand sourire de venir discuter avec nous. Il a un hoquet, me répond qu’il ne comprend pas, que je dois me tromper et puis d’abord qu’il ne s’appelle pas Georges mais André… Je lui réponds que, dans le genre ringard, ça ne vaut pas mieux. Pour achever de le rassurer, je lui cite le nom de mon mari et lui explique qu’il n’a rien à craindre de deux faibles femmes. Touché dans son ego masculin, Georges-André me suit. Valérie l’accueille avec une convivialité chaleureuse, comme elle sait si bien le faire, et l’invite à s’asseoir :

-« Qu’est-ce que vous buvez, Georges ? »

L’autre proteste faiblement :

-« André, c’est André… »

Georges-André boit un demi, je m’en serai doutée.

Valérie attaque très fort :

-« Alors comme ça, on est détective privé ? »

Georges tente une esquive désespérée :

-« Je ne vois pas ce qui vous permet de dire ça… »

Je le rassure de nouveau. Georges a visiblement besoin d’être rassuré. Je lui explique que je sais que mon époux, d’une jalousie pathologique, l’a payé pour me suivre et que je l’ai repéré depuis au moins trois semaines. Georges se tasse un peu plus sur son siège, le nez dans son demi. Valérie insiste et lui demande combien il est payé pour ce travail. Georges, les yeux baissés, lâche un chiffre. Valérie sifflote :

-« Ah, tout de même ! »

J’entreprends de remonter le moral de Georges en le faisant parler de lui. Il était expert-comptable. Vu sa physionomie, la révélation ne nous surprend pas. Pardon à tous les as de la comptabilité. Sa société a été rachetée par des japonais ou des américains, il n’a pas bien compris. Il a bien fallu se reconvertir. Nous compatissons.

Valérie revient au sujet essentiel en tentant une incursion dans ma vie privée :

-« Tout de même, ton mari…. Payer un détective privé pour te suivre… Qu’est-ce que tu vas faire ? »

A vrai dire, je me pose la question depuis plusieurs jours. Elle serait vite réglée s’il n’y avait pas Bertrand. Bertrand a 15 ans. Il est jaloux de sa mère, lui aussi, possessif, excessif, exalté même ! Adolescent quoi ! Je crains qu’il ne réagisse mal si j’ouvre une crise conjugale. Valérie me dit qu’elle me comprend.

Georges-André admire toujours le fond de son verre. Sa cravate verte est tire-bouchonnée. Son costume  de chez la Redoute est froissé. Il ne doit pas rouler sur l’or ni sur l’argent. Il n’était pas en situation de refuser les basses œuvres pour lesquelles mon conjoint l’a rétribué.

-«Il faut que je rentre, dis-je………….. On y va Georges ? Si on faisait route ensemble pour une fois ? »

Georges-André lève un œil vers moi pour s’assurer de ma bonne humeur. Puis se lève en oubliant de payer. Valérie s’empresse, elle s’est bien amusée :

-« Laissez, les consommations sont pour moi… »

Georges-André chemine à mes cotés, les yeux rivés sur le bout de ses chaussures éculées. J’ai depuis un moment une idée en tête.

-« Ecoutez Georges, vous avez l’air d’un brave homme. Laissez tomber la police privée. Vous savez mieux que moi que vous n’êtes pas fait pour ça. Je suis Laurence Rivière. Vous devez savoir que je suis PDG des éditions Rivière. Je vous engage : j’ai besoin d’un expert-comptable »

Georges, enfin André, lève la tête vers le ciel et ferme les yeux en exhalant un profond soupir de soulagement :

-« Merci ».

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