Un mauvais citoyen

Albert est un fonctionnaire consciencieux et travailleur. Son dossier est irréprochable. Il a le dévouement à la cause publique chevillé au corps. Depuis quelques mois, il a été nommé au poste envié de Directeur Général du Bureau des Interdictions. Albert a élaboré une base de données très sérieuse qui recense tout ce qui est strictement défendu dans la ville où il officie. Avec les nouvelles technologies, on réalise des outils merveilleux ! Chaque matin, il compulse sur son écran les nombreux articles de code qui composent ces dispositions coercitives : interdiction de fumer, de rouler à gauche, de faire du bruit, de marcher sur la pelouse, etc…. etc… Albert dispose de nombreux agents dont il manœuvre le déploiement sur le terrain pour faire respecter ces décrets sacrés en prenant les sanctions qui s’imposent.

Albert apprécie tout particulièrement les interdictions qui balisent la vie quotidienne des citoyens. Par exemple, il aime le texte qui stipule qu’il ne faut pas arroser ses plantes quand il fait trop chaud et qui donne l’occasion à ses agents d’établir de si jolis procès-verbaux dénonçant le port prohibé d’arrosoirs par certains citoyens indisciplinés. Albert suit également avec gourmandise l’application de ces arrêtés municipaux qui permettent de sanctionner par une forte amende les mendiants qui tendent la main en centre ville. Certains esprits forts ont fait valoir que pour payer une amende, il faudrait d’abord que ces personnes impécunieuses aient de l’argent. Mais il s’agit là d’une manœuvre dilatoire qui n’impressionne pas Albert qui appliquera la loi quoiqu’il arrive.

En un mot, Albert adore son métier. Le matin, il croise dans les couloirs de ses bureaux, menottés, penauds, les regards fuyants, tous les mauvais citoyens qui ont été arrêtés par ses hommes durant la nuit. Celui qui aura réveillé son voisin à 22 heures 02 par un cri de sauvage au moment où le Paris-Saint Germain a inscrit son premier but depuis quinze matches ou cette dame qui a été surprise en train d’arroser ses géraniums à deux heures du matin alors que l’eau est si rare ou encore ce mendiant qui aura tenté de quémander une obole sur les boulevards pour payer ses amendes de la veille. Tous seront sévèrement punis par la justice impitoyable d’Albert.

Néanmoins, il existe une épine douloureuse dans le pied d’Albert, un espèce de « trou noir » dans son horizon de fonctionnaire, un cas qui le poursuit comme un cauchemar : Julius.

Julius est un homme âgé de cinquante ans. Sa forte carrure, ses poings énormes et son visage rougeaud laisse deviner un homme habitué à la rudesse des travaux manuels, peut-être même un ancien militaire. Mais son regard bleu et pétillant dans un visage auréolé de cheveux blancs taillés en brosse lui donne l’air d’un être plus subtil qui n’y parait au premier abord.

La vie de Julius a été examinée à la loupe par les services d’Albert qui se sont longuement et vainement mobilisés sur son cas. De leurs investigations, il résulte qu’il n’y a strictement rien à reprocher à ce citoyen. Julius présente donc un problème insoluble pour Albert. Il respecte absolument tous les textes juridiques depuis sa plus tendre enfance. C’est une seconde nature chez lui comme l’application des lois l’est pour Albert.  Personne n’a jamais surpris Julius empruntant un sens interdit ou traversant des carrefours en dehors des clous, ni même jetant un simple papier gras à terre. Et pour aggraver son cas, Albert pense que la plupart des interdits ne peuvent pas s’appliquer à Julius. Ce dernier ne fume pas et ne peut donc tomber sous le coup des lois anti-tabac. Il n’a jamais ingurgité une goutte d’alcool : les forces de l’ordre auront donc quelques difficultés à le surprendre en état d’ébriété avancé au volant. Et pour corser encore la difficulté, Julius a l’audace de se coucher tous les soirs à 21 heures 30 et ne prête donc aucune attention aux décrets qui régissent le tapage nocturne.

Albert a décidé d’en finir aujourd’hui avec cette situation inadmissible et a donc ordonné la comparution de Julius devant lui. Julius, très anxieux, est arrivé à l’heure au rendez-vous. La convocation d’Albert l’étonne. Il  s’inquiète immédiatement de savoir s’il a contrevenu aux édits de la République. Si tel est le cas, il est bien entendu disposé à compenser immédiatement les dommages qu’il aurait causés.

Albert se lève et marche dans son bureau. Il explique en choisissant ses mots que Julius présente une difficulté fondamentale à l’exercice de sa mission. C’est le seul habitant de la ville à ne jamais se mettre en contravention avec les textes. C’est très embêtant. Albert insiste : très embêtant ! Si tout le monde en faisant autant, Julius se rend-il compte que des dizaines d’emplois de verbalisateurs seraient menacés !

Julius reste coi. Il n’avait pas vraiment réfléchi aux conséquences de ses actes.

Albert se rassied et prend un ton de confident :

-          Allons ! Allons ! Monsieur Julius ! L’administration se modernise ! Elle sait se mettre à la portée des citoyens ! Nous allons chercher une solution ensemble qui convienne à votre situation !

Julius respire. C’est vrai qu’on n’a pas l’habitude de rencontrer un fonctionnaire aussi compréhensif que Monsieur Albert. Celui-ci poursuit sur un ton convivial :

-          Vous souffrez bien d’un petit péché mignon que nous pourrions vous interdire ? Hmm ! Par exemple, on vous a vu sortir d’une pâtisserie où vous auriez acheté un chou à la crème ? Un dimanche ! Vous vous rendez compte ?

Albert se frotte les mains. Il se voit déjà en train d’écrire un arrêté qui interdirait de manger un chou à la crème, le jour du Seigneur. Ce sera sûrement un monument de rédaction administrative. L’évêque se montrera  ravi. Mais Julius est désolé :

-          C’était pour ma vieille tante qui vient me rendre visite !

Albert soupire d’exaspération. Le texte anti-Julius va devenir compliqué à rédiger. Il faudrait interdire les choux à la crème, les tantes et surtout celles qui rendent leur visite familiale le dimanche ! Mais Julius lève timidement le doigt :

-          D’habitude, elle vient le mercredi, susurre-t-il

Albert passe délicatement son doigt crochu entre son cou et le col de sa chemise. Il commence à transpirer. Julius est décidemment un mauvais citoyen. Pour coincer Julius, il se voit déjà obligé de contrôler et d’arrêter toutes les tantes qui circulent en ville le mercredi ! Et pourquoi pas les cousins qui font du vélo le mardi pendant qu’on y est ! Ses services vont être débordés de travail ! On ne l’aide vraiment pas beaucoup !

Julius compatit en se grattant la tête. Lui, un partisan de l’ordre, lui qui se pensait irréprochable, il ne peut quand même pas mettre l’administration publique en difficultés ! Il ne peut pas laisser un fonctionnaire aussi éminent et dévoué que Monsieur Albert dans l’embarras ! Devant la mine dépitée de son interlocuteur, une idée lui traverse l’esprit.

-          Bon, c’est dit ! Je vais faire un effort : je vais mal me conduire pendant une semaine !

Albert fait le tour de son bureau. Emus, les deux hommes se donnent une forte accolade :

-          Merci, Monsieur Julius, je savais que je pouvais compter sur votre dévouement !
La République saura reconnaître ses bons serviteurs !

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