Le grand départ

Les vacanciers ont envahi les quais. Le 2 juillet, c’est normal. La direction de la SNCF contrôle la situation, parait-il. Sous les verrières de la gare de Lyon, le brouhaha, les cris, le klaxon des véhicules de service, les borborygmes des haut-parleurs s’emmêlent, se percutent, s’entrechoquent.

Des gens sortent de partout, des trains, des toilettes, du bistrot. Ils paraissent inquiets, hésitants, pressés, soumis, résignés. Les bagages pèsent lourdement, se traînent, se hissent, se poussent.  Des jeunes sont assis sur des sacs à dos monstrueux en aspirant goulûment un soda bon marché à travers des pailles multicolores. Quelques uns grattent une guitare. Les mères de famille tirent leur progéniture piaillante par la main. Les voyageurs s’agglutinent autour du panneau électronique comme des fidèles autour de l’autel. Les cous se tendent vers le tableau de chiffres, les regards hagards cherchent la bonne information. Parfois, un bruit de crécelles se produit : un nouveau convoi s’affiche entraînant un vaste mouvement de foule, aussitôt compensé par l’arrivée de nouveaux postulants à l’embarquement.

Une femme s’avance vers moi, un billet à la main. Son chapeau est adapté à la saison : quelques cerises s’enroulent autour de trois oisillons. Elle transpire fortement dans sa corpulence et dans sa robe à fleurs jaunes et vertes. Je dirais même qu’elle halète d’une manière qui m’inquiète pour sa santé. Elle peut à peine parler, préférant me montrer son ticket. Oui, le train pour Dijon part dans deux minutes, au quai…. Je n’ai pas le temps de finir ma phrase, elle est repartie à fond de train, si j’ose dire. Sa valise qui cahotait péniblement sur des petites roulettes vole désormais dans les airs, écorchant au passage une grappe de voyageurs qui vocifèrent aussitôt quelque chose sur le respect dû aux êtres humains, surtout à ceux qui s’apprêtent à prendre un train.

Deux jeunes anglais s’approchent. Il doit avoir 18 ans. Sa tignasse rouquine, ses tâches de rousseur, son air dégingandé, son sac pendouillant dans le dos me rappelle un héros de bande dessinée. Sa copine, par contre, n’est pas mal, bien roulée, le regard clair, les joues appétissantes, je me demande ce qu’elle fabrique avec cette caricature. Je ne comprendrai jamais les petites anglaises. En l’occurrence, je la comprends d’autant moins que j‘ai une pratique très épisodique de la langue d’outre-manche. Je dois avoir l’air  particulièrement niais au moment où elle me débite son charabia de Cambridge. Par chance, je saisis un mot au vol : « Orléans ». Il va falloir leur expliquer qu’ils se sont trompés de gare, je sens que je vais avoir une petite faiblesse de vocabulaire….  Derrière moi, un homme d’affaire qui rejoint tranquillement sa province rigole…

-Laissez, je vais leur expliquer…..

Je me retourne juste à temps pour admirer le sprint de la dame qui veut aller à Dijon. Elle tient son chapeau d’une main, sa valise volante de l’autre.

Un monsieur en bermuda et casquette à visière m’interpelle. Prêt pour sa grande aventure annuelle, il mastique paisiblement un sandwich d’où bave une sauce graisseuse qui lui salit les joues. Comme il parle en mangeant, des morceaux suspects de nourriture me giclent sur la figure. A l’odeur, je reconnais un thon mayonnaise.  Il me semble qu’il parle français mais  je ne comprends rien à ses grognements. La communication s’achève comme d’habitude, il me tend son billet d’un air interrogateur. J’imagine que je dois le rassurer sur la bonne identité du train qu’il doit prendre. Après un grand hoquet qui lui permet d’ingurgiter sa dernière bouffée, il me remercie d’un vaste sourire qui laisse apparaître des débris de salade coincés entre ses dents.

Le haut-parleur annonce un convoi qui ne partira pas, enfin pas tout de suite. On a l’impression que la question fait débat dans le bureau du chef de gare. On ne comprend pas bien ce que dit la speakerine, sauf en fin d’intervention : là, on entend distinctement qu’elle prie les usagers d’excuser la SNCF pour cet inconvénient. Les voyageurs ne voient pas le problème sous cet angle. Des hurlements se font entendre, la foule gronde. J’essaie de prendre un air détaché, mais un petit vieillard me prend à parti, en me reprochant de le retenir en otage. Comme d’habitude, ce sont, d’après lui, les petites gens qui font les frais de l’incurie de l’institution. Il me fait savoir que ça ne va pas se passer comme ça et me demande mon matricule. Un mouvement de foule salvateur l’emporte au loin et j’ai le temps de m’éclipser.

Plus loin, un reporter de télé fait face à une caméra. Il déclare solennellement qu’il est à la Gare de Lyon et qu’il y a beaucoup de monde puisque les gens partent en vacances. Il ne manque pas l’occasion d’interviewer une jolie vacancière qui se tient à ses cotés. Les questions sont de haute tenue :

-Alors, c’est les vacances ?

La jeune fille minaude et dit que oui, c’est les vacances et qu’on attend ça pendant onze mois de l’année, alors vous pensez bien…. Le reporter fait mine de comprendre ce qu’il faut penser et lui coupe la parole.

Voici qu’une maman me demande de l’aider : la petite vient de souiller ses couches. Elle change le bébé à même le quai et me confie les Pampers salies. J’ai un haut le cœur, je souris et me précipite vers la poubelle la plus proche.

La dame de Dijon court toujours. Le haut-parleur hurle, les coups de sifflets déchirent l’espace, les êtres humains défilent, les valises à roulettes les suivent, les enfants crient, les râleurs râlent,  la foule ondule, les wagons gigotent.

Un homme au chapeau de cow-boy me demande s’il peut changer son billet pour Mâcon en faveur d’un autre laissez-passer pour Lille. Je lui indique que selon mes derniers souvenirs géographiques, ce n’est pas la même direction. Il me demande de me mêler de mes oignons. Le jour où j’aurais une vie aussi compliquée que lui, je pourrais peut-être comprendre sa situation, mais, aujourd’hui, il n’a pas vraiment envie de m’expliquer. D’une mine de conspirateur, il me révèle néanmoins qu’il faut se méfier des femmes. Je lui confie sur le même ton que pour Lille, il aurait intérêt à envisager de partir de la gare du Nord.

Le petit vieillard qui voulait mon matricule réapparaît, brandissant sa canne d’une main, tendant un poing vengeur de l’autre. Il a le temps de me confirmer que ça ne va pas se passer comme ça avant d’être emporté par une troupe d’une vingtaine de boy-scouts qui s’embarquent pour leur camp  d’été.

J’ai un peu de mal à m’y retrouver dans tout ce capharnaüm. Derrière moi, un train s’ébranle. Par une fenêtre, j’aperçois la dame qui voulait aller à Dijon me lancer un grand signe joyeux. Pour Dijon, ça va être difficile, le convoi ne s’arrêtera pas avant Lyon, mais je lui rends quand même son salut avec un grand sourire.

J’ai encore un peu de temps devant moi. Je me replie dans le café-restaurant. Je tombe sur une équipe de cinéma en plein activité : ils tournent une scène de départ. L’acteur tient l’actrice entre ses bras et il lui dit qu’il ne l’oubliera jamais. Elle est bien l’actrice, elle pleure comme il faut. Mais l’acteur se fait enguirlander. Le metteur en scène, qui ressemble à Claude Lelouch, s’insurge : l’acteur pourrait y mettre un peu plus de conviction. On dirait qu’il part faire ses courses.

En sortant, je me heurte à une autre tranche de vie. L’homme qui me fait face me donne l’impression de se décomposer : il parait fatigué, livide, pas rasé depuis trois jours. Le col de chemise est crasseux, la cravate à peine nouée. Il me déclare qu’il en a marre, qu’il veut partir pour n’importe où. Il me supplie de lui donner une destination. J’évoque Montargis : en été, c’est bien Montargis, il n’ y a personne. Il se reposera tranquillement.

-          Montargis, Montargis……… bonne idée !

L’homme s’enfuit vers le guichet en marmonnant « Montargis, Montargis ».

Un monsieur distingué, portant un costume visiblement très cher, tient une laisse en main. Au bout de la laisse un chien minuscule. Hector, il s’appelle Hector. Le chien, pas le monsieur. Hector jappe après n’importe qui, il se fait rappeler à l’ordre. Le Monsieur me stipule qu’il voyage en première bien entendu et qu’il va rejoindre Marie-Louise à Cannes. Je lui rétorque que je n’en ai jamais douté, mais que je n’y peux pas grand-chose.

Une armée de femmes de ménage sénégalaises, outillées d’aspirateurs et de plumeaux, défile en rangs serrés. Elles viennent d’épousseter une rame de première classe et attaque plus rapidement les secondes, tandis que d’autres travailleurs immigrés lessivent le toit du wagon.

J’ai l’impression que la foule et le vacarme vont en s’amplifiant et que tout Paris se vide par cette porte ouverte vers le Sud-Est.

Claudine abuse : je lui ai donné rendez-vous à dix heures, en sachant très bien qu’elle serait en retard, mais enfin tout de même….. Claudine n’a qu’une idée approximative du temps qui passe et du temps qu’il fait. Je l’aperçois enfin : elle et son petit air étonné. Ce petit bout de femme, avec son regard vif et ses joues roses m’étonne, me subjugue. Je n’ose même pas demander si elle a pensé à prendre son billet, c’est là une contingence matérielle qui dépasse nettement sa conception de l’organisation des transports ferroviaires et de la vie en société, sur un plan plus général.

Nous revoilà donc au guichet. Dans la file, les gens trépignent. Une femme me regarde avec suspicion du front jusqu’au bout de mes escarpins : elle finit par me déclarer que si nous mettions plus de monde derrière les guichets, elle n’attendrait pas aussi longtemps. Claudine s’étouffe de rire.

Retour sur les quais de départ. Le monsieur au chien, tiré par son chihuahua, m’apostrophe d’un air outré. Hector ne veut pas aller retrouver Marie-Louise à Cannes. Il se proclame vivement contrarié. Peut-être pourrait-on garder Hector à la consigne ? Claudine esquisse un geste que j’intercepte à temps : si je la laisse faire, elle s’occuperait bien d’Hector comme de tous les animaux de compagnies qu’elle croise. Claudine est un des piliers de la SPA du quartier et sacrifierait tout à la défense de la cause animale y compris la mienne.

Je croise encore la dame au bébé salisseur de couches au moment où elle entre dans son TGV. Elle me décoche un grand sourire et me fait savoir que je suis très complaisant. Tanguant dangereusement au milieu de la foule, les deux jeunes anglais repartent en direction de
la Gare d’Austerlitz. Ils me lancent un joyeux et discret « Hello ! ». La moitié de la gare se retourne sur nos embrassades. Dans un français approximatif, ils me déclarent que je suis un grand et bon garçon.

Le monsieur au bermuda et au sandwich regagne lui aussi son train. Il me salue malgré ses mains occupées. Visiblement, il poursuit son déjeuner précoce. Je parierais pour un hot-dog : ses joues sont maculées d’un enduit de couleur moutarde.

Claudine commence à me regarder d’un air suspect. Elle a du mal à comprendre comment je peux connaître autant de monde. Moi aussi d’ailleurs, pourquoi tous ces gens se sont-ils jetés sur ma modeste personne ? Je m’ouvre de cette question à ma compagne, tout en lui faisant remarquer que le temps que je passe à l’attendre me laisse celui de lier quelques nouvelles connaissances.

Mais tout de même, je dois avoir une mine particulièrement avenante pour que les gens m’adressent la parole aussi facilement. Et puis Claudine éclate de rire, elle vient d’apercevoir une jeune fille embauchée par la SNCF pour renseigner les voyageurs sur les quais. Elle porte un gilet rouge. Comme le mien.

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