Archive pour novembre, 2009

C’était un drôle de pays.

20 novembre, 2009

Lorsqu’il riait on voyait que le dentiste n’avait plus de dents.

On ne pouvait plus aller au médecin puisqu’il était toujours malade.

Le boucher était désespérément végétarien.

Le garagiste poussait sa propre voiture à deux mains.

Le facteur recevait chez lui des lettres qui ne lui étaient pas destinées.

Le jardinier achetait ses tomates au supermarché.

Le curé confessait ses propres fautes à ses pénitents.

Les détritus s’accumulaient devant la maison de l’éboueur.

La couturière n’avait plus rien à se mettre.

Le gendarme s’était arrêté lui-même en flagrant délit pour améliorer les chiffres de la sécurité.

La maîtresse apprenait l’arithmétique à son amant.

Le cordonnier était bien entendu très mal chaussé.

Le footballeur marquait contre son camp.

Le fonctionnaire travaillait dur.

 

Un vers peu luisant

19 novembre, 2009

Un jour, le vers Apied s’aperçut qu’il pensait. Il découvrit rapidement qu’il était le seul vers réfléchissant dans tout le canton. Apied comprit cette particularité le jour où il s’interrogea sur le but de son existence. La question lui apparut soudainement dans toute sa simplicité : à quoi pouvait servir un vers de terre ?

Apied décida de s’ouvrir de ses difficultés intellectuelles et existentielles à ses congénères. Il rencontra son meilleur soutien, le Vers Moulu qui dormait très profondément dans un repère voisin. Le vers Moulu regarda Apied avec de grands yeux, si l’on ose dire. Moulu assura qu’il n’était pas, lui, doté de pensée : il était un vers normal, quoi ! Moulu qui aimait bien Apied lui conseilla de ne pas tant se casser la tête et de se contenter de vivre sa vie de vers de terre.

Le vers Apied ne pouvait se satisfaire de cette réponse : il ne parvenait pas à s’empêcher de réfléchir. Le vers Micelle, qui passait par là en recherche de nourriture, arrêta un instant sa course pour saluer Apied. Micelle avait la réputation d’un joyeux luron,  toujours un bon mot à la bouche. Quand Apied lui confia qu’il avait désormais conscience de lui-même et de son existence, Micelle se tordit de rire. Il  essaya de rappeler à son ami qu’un vers de terre n’était rien. D’ailleurs, les humains se traitent entre eux de misérables vers de terre. Micelle en déduisait que la seule vraie nature d’un vers de terre était d’être misérable.

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Lever des couleurs

18 novembre, 2009

Juliette faisait grise mine en se promenant le long du canal.

En apprenant qu’elle sortait avec Georges, sa mère Marie avait piqué une colère noire.

Son père avait ri jaune comme d’habitude.

Georges gagnait bien sa vie : dans son métier ce n’était pas un bleu.

Il avait essayé d’amadouer la mère de Juliette avec un bouquet de violettes.

Sous l’hommage, Marie était devenue rouge tomate.

Pour se donner une contenance, elle avait mangé une orange,

Mais elle n’avait pas donné son feu vert pour autant.

Elle destinait Juliette à Bertrand, un jeune homme d’extraction noble, de sang bleu.

Celui-ci était devenu blanc comme un linge en apprenant que Juliette lui préférait Georges.

Il allait encore être marron comme d’habitude.

Décidemment, ce pauvre Bertrand en voyait de toutes les couleurs.

Qui n’a pas tenu sa langue ?

17 novembre, 2009

J’avais pris toutes les précautions nécessaires pour que l’information reste secrète. Pourtant quelqu’un a parlé. Aujourd’hui que l’affaire est close, j’éprouve le besoin de coucher mes soupçons sur le papier comme si je m’adressais à un interlocuteur imaginaire. En général, c’est une technique qui m’aide à retrouver la sérénité. Peut-être même que cet article sera publié après ma disparition. Il faut absolument que je découvre l’auteur de cette indiscrétion. 

Ce ne peut être l’avocat. Il est pourtant bavard comme un pie. Mais il n’avait aucun intérêt à dévoiler le pot aux roses. La partie adverse en aurait tiré rapidement profit dans un dossier déjà suffisamment difficile pour la défense. Et puis, cette trahison n’aurait pas revalorisé la cote de Maître Dubillard, réputé au barreau pour perdre la moitié des causes qu’il prend en charge.

Quant au curé de la paroisse, j’ai des doutes. Sous de fallacieux prétextes de franchise et de transparence, le père Ducard aurait pu parlé. Certes, je ne fréquente pas beaucoup ses offices, mais j’ai du mal à imaginer qu’il ait pu colporter de telles révélations auprès de ses ouailles. Entre son catéchisme, ses visites aux pauvres, la prise en charge de l’âme souillée des pécheresses qu’il confesse le samedi soir, les vêpres du dimanche après-midi, je ne vois pas comment il aurait trouvé le loisir de bavarder.

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C’est de l’à peu près…

16 novembre, 2009

Elle avait une idée assez vague des bonnes manières.

A table, elle buvait de l’eau à la louche.

Pour manger elle prenait une fourchette immense.

Elle ne faisait confiance aux autres qu’en de rares instants : on pouvait dire d’elle que ses intervalles de confiance étaient assez larges.

Quand son ventre fut arrondi, elle n’eut qu’un souvenir approximatif du nom du père.

Elle ne se souvenait plus exactement de la date de l’accouchement.

A l’estime, elle pensait que c’était vers le moi de mai.

Le médecin lui prédit des triplés ou alors des jumeaux, elle ne se rappelait plus.

Elle envisagea de les nommer Grosso et Modo.

Ronron

15 novembre, 2009

Quand j’ai annoncé ma décision à Viviane, elle m’a lancé son regard furibond. Celui qui précède les temps d’orage et de grandes explications :

-Ça va pas non ? Et ta carrière, tu y penses à ta carrière ?

Non justement, je n’y pensais plus. Terrorisé par l’opulence, l’excès de consommation, la course au « toujours plus », j’y pensais même de moins en moins. Je voulais vivre en marge de la société. Au moins pour quinze jours. Pour voir comment ça fait.  Je ne versais pas dans le misérabilisme, mais je tenais à savoir comment un homme vit dans le dénuement avant de rejoindre le néant, un jour ou l’autre.

Jérémy mon gamin était ravi. Il me dit que mon idée était cool. A dix ans, on trouve toutes les idées nouvelles cool, surtout quand elles sortent un peu des sentiers balisés.

J’avais repéré un groupe de SDF qui passait la nuit dans un garage désaffecté. J’eus du mal à me faire accepter. Au début, j’étais trop propre sur moi. Il fallut ne pas me raser, ne pas me laver, sortir de vieilles frusques. Pas celles qu’on met le dimanche chez soi pour avoir l’air décontracté. Mais de vrais vieux habits, élimés, déchirés, sans couleur. Lorsqu’ils étaient enduits de tâches suspectes, c’était encore mieux. Pendant cette période de préparation, Viviane m’avait interdit la chambre conjugale. Vu l’état dégradé de notre relation, je jugeais que c’était mieux ainsi. Elle ne m’adressait plus la parole. Comme entraînement à ma nouvelle vie, ça me convenait parfaitement. Les marginaux ne se nourrissent pas de conversations mondaines.

Le garage qui abritait Claudie, Ronron et Bicyclette en compagnie de monceaux de pneus usagés, de détritus informes et de chiffons maculés sentait la graisse et la saleté. J’avais choisi le début de l’hiver pour que la vie soit encore plus rude.

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La lettre D

14 novembre, 2009

Dédé est décédé l’an dernier en décembre.

Désiré lui a dédié et dédicacé un dessin.

Dédé aimait jouer aux dés avec Désiré et délectation.

Dédé était dénué, désargenté et démuni.

Il regardait le fric avec dédain.

Dès l’aube, il se délassait en déridant ses voisins.

Avec des histoires délirantes ou démoniaques.

Dédé dérouillait souvent.

Certains le disaient délinquant ou dégénéré.

Lorsqu’il se déguisait en démon dépenaillé ou en déesse délicate.

Désiré invitait souvent Dédé à déjeuner

Car Désiré était le seul à ne pas dénigrer Dédé.

 

Une lettre perdue

13 novembre, 2009

  En quinze ans de vie maritale, Maryse avait donné à Marc deux beaux enfants. Les débuts de leur union avaient baigné dans le l’allégresse et la joie de vivre. Mais, peu à peu, l’usure et la fatigue s’étaient installées implacablement dans le couple. L’un et l’autre ne se parlaient plus guère. Les grands évènements du couple se résumaient à s’interroger sur les modalités du réveillon de Noël ou sur la destination des prochaines vacances d’été. Maryse ne supportait plus le rituel quotidien dans lequel se complaisait son conjoint. Jadis gai noceur et joyeux drille, il ne sortait plus, il se disait tout le temps « fatigué ». Ses mêmes gestes à la même heure, ses mêmes mots aux mêmes instants exaspéraient Maryse.

Tous les jours, Marc franchissait le seuil de leur maison à 19 heures 45 en soupirant lourdement. Puis il s’effondrait dans son fauteuil en poussant l’inévitable :

-« Quelle journée, je suis crevé ce soir !!… »

Maryse, prise entre l’amour pour ses enfants et son travail, ne disposait plus de temps pour s’occuper d’elle. Elle se sentait prise dans un étau quotidien qui l’étouffait. Elle ne voyait plus ses amies Sylvie et Eliane avec lesquelles elle riait tant dans le passé. Terminées également les brocantes qu’elle courait à la recherche de la rareté qui viendrait décorer son salon. Parfois, au prix d’un gros effort sur elle-même, elle entrait dans un cinéma : mais, à son retour, les enfants et son époux lui reprochaient son absence et l’inquiétude qu’elle avait suscitée.

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Noir et blanc

12 novembre, 2009

Durant la nuit sombre, la neige avait enseveli le paysage de champs et de bois.

Sur le bord du chemin, il cueillit néanmoins une narcisse

Qu’il offrit à Blanche, sa bien-aimée qui l’attendait au château dans sa tour d’ivoire,

En effleurant les touches de son piano.

La belle but son lait puis voulut jouer aux dominos.

Comme elle perdait, elle sortit son damier pour une partie d’échecs.

Comme il gagna encore, elle l’envoya chercher du charbon à la cave.

Puis il dut aller acheter du réglisse à l’épicerie.

Dehors les corbeaux, à la recherche de leur pitance, coassaient de faim.

Au village, pâle et transi de froid,  il s’arrêta au bar pour commander un petit noir.

Puis il entra dans une colère de la même couleur.

Pour ceux qui ne comprennent rien à l’informatique

11 novembre, 2009

Le Slash regarde l’Arobase d’un air penché.

Il lui dit qu’il ne faut pas lui en raconter : il connaît la chanson et même tout le répertoire.

Son disque est rayé.

Son réseau ne répondra plus à ses demandes d’aide.

Le slash ne plaisante pas. Il arrête tous les passants sur la bande du même nom en criant : « Contrôle ! Halte ! ».

Ce ne sont pas des analyses de routine !

Il a de la mémoire et un sacré caractère !

L’Arobase n’a pas de chance, il ne lui arrive que des avatars.

Il a perdu son mot de passe et sa clé.

Il a égaré son annuaire et son adresse.

Il ne trouve plus non plus son curseur : il ne sait jamais où il le mets !

Et puis surtout, il a faim : il voudrait bien se restaurer.

Bon prince, le Slash le ramène à bon port !

 

 

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