Chakri

Jusqu’au 25 novembre 2106, le calme régnait en maître dans la ville. Grâce aux multiples caméras installées dans toutes les rues, la police contrôlait les faits et gestes de chacun. Tous le bâtiments publics étaient directement reliés au Commissariat Central par un système de multivision qui garantissait leur sécurité.

La plupart des véhicules étaient maintenant équipés d’un système anti-choc. Un accident entre voitures ou même entre voitures et piétons était devenu impossible. L’électronique de chaque véhicule veillait et le stoppait dès qu’un risque apparaissait. On avait pu diminuer nettement le nombre de policiers affectés à la circulation.

A leur libération, les sortants de prison recevaient une minuscule puce électronique, implantée sous la peau, qui permettait de les localiser, au mètre près, pendant les cinquante années suivantes.

Les manifestations faisaient l’objet d’un contrat entre organisateurs et policiers. Leurs parcours et leur durée étaient précisément délimités. Tout débordement entraînait deux sanctions : la première était l’intervention immédiate et sans ménagement de l’armée et la seconde était l’interdiction de la manifestation suivante. Aucun syndicat n’avait pu résisté à de telles pressions.

Dans son Commissariat Central, le Commissaire Di Vaïo passait un certain temps à faire le tour des salles de contrôles où aboutissaient tous les systèmes électroniques de surveillance qu’il avait mis sur pied. Grâce à cette massive utilisation des nouvelles technologies, il avait pu réduire ses effectifs. En contrepartie, l’administration lui avait permis de mieux payer les policiers de son secteur, qui, du coup, vouaient une admiration intéressée à leur supérieur.

Di Vaïo était particulièrement fier de sa réussite. Le Ministre de l’Intérieur, lui-même, citait souvent ce descendant d’immigré italien en exemple. Il l’invitait fréquemment en voyage officiel ou en week-end privé.

Di Vaïo avait la cinquantaine corpulente. Les cheveux en brosse grisonnaient, le visage avait épaissi, mais le regard clair et vif impressionnait souvent ses interlocuteurs.

Le 25 novembre arriva l’impensable dans une société saturée d’électronique : tous les systèmes tombèrent en panne d’un seul coup. Pendant la même journée, 3 banques furent dévalisées, 5 bijouteries mises à sac, 15 hommes d’affaires rançonnés. Et pour couronner le tout, une manifestation de chômeurs et d’exclus s’acheva par le pillage des deux principaux centres commerciaux de la ville.

Di Vaïo, prévenu dès l’aube, avait passé sa journée à lancer les quelques troupes d’intervention qui lui restaient pour éteindre le feu qui reprenait aussitôt dans leur dos à l’autre bout de la ville. Il avait aussi secoué comme jamais elles ne l’avaient été les sociétés de maintenance chargées de la sécurité des systèmes. Mais ceux-ci furent rétablis vers 18 heures seulement alors que tous les forfaits avaient été accomplis.

Vers 20 heures, Di Vaïo réunit ses 15 inspecteurs dans la grande salle de réunion. En bras de chemise, éreinté par la pire journée qu’il ait connue depuis longtemps, il n’était pas loin du découragement.

-« Messieurs, qu’avez-vous à me dire ?… »

Dans la pièce qui dominait la ville par de larges baies, on eut entendu voler un moucheron, si le nouveau système d’aération de l’immeuble en avait permis l’existence. Les policiers de Di Vaïo travaillaient exclusivement avec des moyens électroniques et n’avaient plus, depuis longtemps, le moindre contact avec les réalités de la ville. Châtelard, le lieutenant habituellement préféré de Di Vaïo risqua un diagnostic d’une voix faible :

-« Nos systèmes ont été infiltrés, chef !…. »

-« Oui, ça j’avais remarqué, je vous remercie Châtelard…. Autre chose d’aussi intéressant ? »

Di Vaïo était au bord de l’exaspération quand l’impensable se produisit pour la seconde fois de la journée : Chakri prit la parole.

-« Mes indics m’ont signalé la présence de la mafia japonaise », dit-il d’une voix parfaitement décontractée.

Di Vaïo se retint d’exploser. Il avait interdit les indics depuis son arrivée. C’était illégal, ça coûtait cher et c’était d’une efficacité discutable. Ceci dit, compte tenu du mutisme atterré de ses lieutenants, le Commissaire Central Di Vaïo dut reconnaître que la piste que l’inspecteur Chakri lui fournissait n’avait pas de concurrente. Il pensait même qu’elle n’était pas invraisemblable. Les nippons avaient toujours eu une avance considérable en électronique. Di Vaïo savait qu’il existait au Japon des gangs organisés, capables d’attaquer n’importe quel système dans le monde sans se déplacer.

La seule chose qui gênait Di Vaïo, c’est que l’idée venait de Chakri. Le cas de Chakri hantait les cauchemars de son supérieur. Arrière-petit-fils d’un ouvrier marocain, il avait, contrairement à ses congénères, conservé le faciès et l’accent caractéristiques du nord de l’Afrique. Plus grave, il avait refusé toutes les évolutions modernes des méthodes de la police. Alors que tout le personnel travaillait couramment avec des ordinateurs à reconnaissance vocale, Chakri s’était accroché à son PC de 2030 doté d’un système qui refusait énergiquement de dépasser Windows 2020.

Chakri s’habillait encore comme au siècle dernier d’un costume consciencieusement chiffonné et d’une cravate qui tirebouchonnait avec entêtement. En hiver, il portait un imperméable qui pendouillait lamentablement surtout en cas de pluie. Il parait qu’un policier de série télévisée affichait ce look cent cinquante ans auparavant.

Chakri avait gardé l’habitude de s’immerger dans la population pour essayer de résoudre un problème alors que Di Vaïo avait fait mettre au point des procédures et programmes électroniques qui devaient permettre à tout policier « normal » de résoudre la plupart des cas sans bouger de son bureau.

Chakri n’en faisait qu’à sa tête. Le comble, pour Di Vaïo, c’est que son subordonné avait obtenu des résultats là ou les autres avait cassé les dents de leurs ordinateurs.

Dans des moments de lassitude, il avait essayé de licencier Chakri. C’est la seule faveur que son Ministre de l’Intérieur lui avait refusée : il ne voulait pas entendre parler d’un licenciement qui pourrait apparaître comme un acte à caractère raciste. Et puis Chakri servait à l’enseignement des élèves policiers. Ceux-ci étaient régulièrement invités à défiler dans le bureau de « l’Africain » pour connaître les méthodes policières du siècle dernier et, par le fait même, admirer les formidables évolutions de leurs futures conditions de travail grâce à la technologie moderne.

Pour l’heure, Chakri avait une piste pour expliquer les évènements du 25 novembre, les autres n’en avaient aucune. Di Vaïo dut en convenir :

-« Continuez vos investigations, Chakri ! »

Le lendemain, Chakri résolut de déjeuner au « Dragon Fleuri ». Le restaurant japonais accueillait en centre ville une clientèle de cadres moyens avides de sensations culinaires exotiques.

Le cadre était propre, agréable, débordant de japonaiseries. La carte était à l’unisson : des idéogrammes dans tous les sens étaient supposés mettre les dîneurs dans l’ambiance du pays du soleil levant.

Chakri déjeuna frugalement en attendant d’apercevoir le patron qui répondait au doux surnom de Barnabé. Barnabé atteignait les 120 kilos. C’était un espèce de bouddha énorme, ventripotent au visage marqué d’un sourire infatigable, tandis que la fente des ses paupières ne laissait rien percer de l’éclat de ses pupilles.

En apercevant Chakri, Barnabé multiplia les courbettes. Il s’enquit avec un intérêt appuyé de la santé du Commissaire Di Vaïo, de l’inspecteur lui-même et de la qualité du repas qu’il venait d’ingurgiter dans son modeste établissement. Chakri s’attendait aux simagrées de l’oriental. Il l’entraîna rapidement dans son arrière-boutique.

-« Ecoute, Barnabé, je n’ai pas le temps de plaisanter. Tes Nems ont dépassé la date de péremption, tu verses de l’alcool aux jeunes, tu entretiens une salle de jeux illégale à l’autre bout de la ville, tu sers de dépôt aux dealers de drogue…. Je continue ? »

Le japonais n’avait pas changé de physionomie, mais le ton de sa voix n’était plus le même. Il félicita mielleusement Chakri : l’inspecteur savait beaucoup de choses sur son organisation à la différence des autres policiers qui n’y avaient encore rien compris.

-« Finissons-en avec ces salamecs, Barnabé, je veux savoir où et quand les commanditaires des évènements  du 25 novembre vont venir récolter leur butin ?? »

En rentrant au Commissariat, Chakri se dirigea tranquillement vers le bureau de Di Vaïo. La procédure voulait que l’on consulte l’agenda électronique du chef pour le rencontrer. Puis que l’on dépose une demande de rendez-vous. Enfin que l’on attende l’accord par retour du mail vocal. Mais Chakri n’avait rien à faire des procédures. Il poussa la porte de son supérieur avec désinvolture.

Di Vaïo ne pouvait pas se permettre le moindre reproche : Chakri venait lui donner le moyens précis de mettre la main sur les auteurs du 25 novembre. Di Vaïo ne mégota pas : il mit sur pied une véritable armada de 300 hommes pour tendre un piège autour de l’entrepôt où les mafieux japonais devaient cueillir le fruit de leurs méfaits. L’opération, programmée pour le surlendemain, fut rondement menée et particulièrement fructueuse.

Quelques jours plus tard, le Ministre de l’Intérieur avait tenu à honorer le succès de Di Vaïo. La grande salle de réunion avait été rapidement transformée pour accueillir une tribune et un buffet. La presse fut conviée. Le discours du Ministre couvrit de louanges le Commissaire Central Di Vaïo et ses méthodes modernes et efficaces. Di Vaïo affectait un air modeste et réservé. Son regard croisa celui de Chakri, appuyé au mur, au fond de la salle. Le Marocain l’exaspérait au plus haut point : il n’avait même pas essayé de revendiquer sa part de succès. En cet instant de « triomphe » pour son supérieur, Chakri le dévisageait d’une manière impersonnelle, neutre, plate.

Di Vaïo le regarda longuement, puis l’impensable se produisit de nouveau : les deux hommes se sourirent.

             

Laisser un commentaire