Les Traîtres Anonymes

Les quinze participants sont assis sur leurs chaises disposées en cercle. La plupart sont recroquevillés, le front bas, le regard fuyant, les mains jointes entre leurs genoux. Fred, l’animateur salue les derniers arrivants. Sa calvitie, sa barbe poivre et sel et son regard vif derrière ses lunettes cerclées sont bien connus des habitants du quartier et des milieux associatifs. Fred milite depuis longtemps pour toutes les causes humanitaires et depuis quelque temps, il s’intéresse à celle qu’il considère comme fondamentale : la combat de l’homme contre lui-même.

Dans un silence gêné, sa voix chaleureuse s’élève :

- Aujourd’hui, nous accueillons trois nouveaux venus : Sylvain, Pierre et Jean qui vont nous parler de leurs expériences. Tu veux bien commencer, Sylvain ? Prends ton temps, nous sommes là pour t’écouter ….

Sur sa chaise, un grand garçon s’agite alors que les regards le dévisagent. Sylvain lève la tête, ses yeux noirs ont peur de l’assemblée. Mais il a promis à son éducateur de s’exprimer. Il secoue sa tignasse qui descend jusque sur ses épaules et commence son récit. Au début, tout allait bien. Il appartenait au Football Club de la Cité. L’ambiance autour de l’équipe était amicale, on peut même dire que le foot était un élément de calme et de maintien de l’ordre. Les gamins se passionnaient pour les résultats des joueurs issus des HLM où ils vivaient. Tous rêvaient d’endosser le maillot rouge et l’écusson en forme de lion, fier emblème de leur quartier. Ils adulaient plus particulièrement Sylvain qui se révélait semaine après semaine comme un grand buteur. On évoquait à son sujet un avenir comparable à celui de Zidane.

Mais Sylvain fut très tôt remarqué par les recruteurs des grands clubs. Les premières fois où il fut approché par ces hommes en par-dessus gris, il se sentit flatté et répondit fièrement qu’il demeurait fidèle à la cité et à son équipe de va-nu-pieds. Avec elle, il irait loin et montrerait au pays entier, que les habitants de sa banlieue étaient dignes de respect. Et puis, les dirigeants de l’Association Sportive des beaux quartiers s’en sont mêlés. Ils ont fait miroiter à Sylvain et à ses parents beaucoup d’argent, une voiture, un appartement de luxe, un avenir au sein de l’entreprise du président. Après plusieurs mois d’intenses discussions, Sylvain quittait le maillot pourpre des Lions pour la tunique verte des Alligators du Centre-Ville.

Depuis, il souffre dans sa tête, Sylvain. Il a le sentiment d’avoir abandonné les siens. Il ne peut plus remettre les pieds sur les trottoirs de son enfance. Lorsque les deux équipes se rencontrent, il est battu, insulté, humilié. Sylvain termine son récit en nage. Il a beaucoup parlé avec les mains. Il a essayé de se justifier à haute voix : ce transfert représentait pour lui une occasion unique de tirer sa famille de la gêne, d’en finir avec les fins de mois insurmontables, d’offrir une espérance à ses huit frères et sœurs. Personne n’a voulu le comprendre dans le quartier.

Fred le remercie pour avoir osé parler de son problème. Il assure qu’ici, chacun le comprend et qu’il n’a pas trahi. Fred se tourne vers les autres :

-N’est-ce pas que nous le comprenons, Sylvain !

Le chœur des participants reprend :

-Nous te comprenons, Sylvain !

Fred se tourne vers Pierre. Pierre aborde la cinquantaine, il a gardé son allure de cadre. Les lunettes et la cravate sont de rigueur. Ses tempes poivre et sel s’harmonisent bien avec ses yeux bleu clair. A son tour, il se lève et expose son cas. Il éprouve le besoin de prendre une précaution oratoire : son histoire peut paraître banale. Mais il en a été profondément affecté, c’est la raison de sa venue dans ce cercle.

Marié à Louise depuis dix ans, il vivait plutôt heureux en ménage. Le quotidien ronronnait : le soir, on se retrouvait fatigués à la maison. Un coup d’œil aux devoirs des deux enfants, un peu de télé et puis on allait se coucher. Parfois, le samedi, on invitait le couple ami, Henri et Cathy pour se raconter éternellement les mêmes histoires. L’été, on prenait une location au Lavandou, Pierre pouvait assouvir son goût pour les bateaux, pendant que Louise se distinguait dans les concours de mots croisés et que les enfants éreintaient les animateurs du Club Mickey. Pour le réveillon puis la journée de Noël, la visite chez les parents de Louise s’imposait.

Et puis, un jour, Jennifer est entrée dans le bureau de Pierre. Son entrain, sa fraîcheur l’ont tout de  suite ému. Il ne quittait plus des yeux  son regard aux reflets d’océan, son nez mutin, et ses tâches de rousseur enfantine. Elle avait une façon tranquille et sereine de s’adresser à son interlocuteur qui reposait Pierre du stress et des tensions habituelles dans l’entreprise. Jennifer appréciait l’allure élégante et les tempes argentées de Pierre. Elle sut détecter rapidement la faille chez cet homme mûr, mais déçu par une vie terne et sans relief. Et l’inévitable se produisit chez elle, un après-midi où l’un et l’autre avaient prétexté un rendez-vous à l’extérieur. A ce point du récit, Pierre baisse de nouveau la tête, et d’une voix sourde juge sa propre conduite :

- Et voilà, comment j’ai trahi Louise et les enfants…..

Fred, se tournant vers le chœur, orchestre la réponse attendue :

Nous te comprenons, Pierre !

Puis arrive le tour de Jean. Comme Pierre, Jean est aussi un habitué du costume-cravate. Les habitués du groupe remarquent la qualité du tissu de sa veste et de son pantalon. Jean s’habille sur mesure chez le meilleur tailleur de la ville. Le nouveau venu, d’un air gêné, passe sa main sur sa calvitie, se pince le nez, retire ses lunettes, jouant un instant avec ses montures argentées, les rajuste, puis se décide à prendre la parole. Il s’aide, lui aussi, beaucoup des mains, pointant souvent son doigt vers son auditoire pour mieux le prendre à parti. Ses yeux gris-bleu regardent chacun avec acuité n’oubliant personne. Jean a l’habitude de parler en public.

Cinq ans auparavant, Jean avait été élu conseiller général sous l’étiquette d’un parti du centre. Dans un département paisible, peu affecté par la crise de l’emploi ou la turbulence des banlieues à problème, le meilleur moyen de faire une carrière politique était de se méfier des extrêmes. Les positions mesurées, une attitude ouverte à toutes les sensibilités rassuraient les électeurs. Jean et ses amis l’avaient bien compris, un grand nombre d’entre eux furent envoyés à l’assemblée départementale sans difficultés.

Mais les temps changèrent peu après l’élection triomphale pour le parti de Jean. Les japonais étaient arrivés, à l’heure manière, subrepticement, insidieusement. Ils avaient racheté la principale entreprise du département, supprimant dans les quinze jours, 250 emplois. Dans la banlieue du chef-lieu, les jeunes commencèrent à s’agiter : les commerçants se plaignirent de plus en plus souvent de vols, de bris de vitrines. Quelques voitures partirent en fumée.

Jean et sa formation politique n’avaient jamais eu à affronter ces situations. Ils furent balayés aux élections suivantes par des politiciens de droite, qui, d’un seul coup de menton, promirent de rétablir l’ordre républicain dans le département.

Jean fut un des rares élus de son camp qui réussit à sauver son siège d’extrême justesse, mais il se retrouva dans l’opposition, sans pouvoir, sans bureau, sans autre occupation que d’honorer de sa présence quelques banquets de noces ou marchés aux bestiaux dans les endroits les plus reculés de la campagne environnante. C’est alors qu’il fut approché par un émissaire du parti au pouvoir. Ce dernier entendait y rester pour un longtemps : il fallait donc, selon son président, constituer une grande force politique rassemblant au-delà de son seul périmètre. La négociation fut de courte durée : il fut facile de convaincre Jean qu’il avait une grande expérience de la chose publique, qu’il était un habile gestionnaire, pénétré de l’intérêt collectif. En un mot, pour obtenir un poste de Vice-Président du Conseil Général, Jean changea d’étiquette politique et quitta ses amis de la veille. Depuis, il est rongé de remords, dort mal, rase les murs en croisant ses anciens amis.

A ce point du récit, Jean se rassied, en déclarant qu’il n’est plus très fier de lui. Fred le regarde d’un air étonné :

- C’est tout ?

L’auditoire s’agite mal à l’aise. Pierre, le premier, reprend la parole :

- Mais c’est pas une trahison, cette histoire ! Tous les hommes politiques le font ! C’est très courant !

Fred dit à Jean qu’il regrette beaucoup sa venue. Il a fondé cette association des Traîtres Anonymes pour aider les personnes qui ont vraiment trompé une amitié, une foi, une espérance et qui souffrent de leur déloyauté. La magouille étant inscrite dans la nature même de la vie politique, son histoire ne peut relever de cette thérapie.

D’autres auditeurs confirment en hochant gravement la tête et le chœur exprime son verdict d’une seule voix lancinante :

- Nous ne te comprenons pas, Jean !

Une Réponse à “Les Traîtres Anonymes”

  1. sandrasbz dit :

    Amusant… Mais je me demande qui voudrait inviter des hommes politiques dans un groupe de discussion… Ils risqueraient d’accaparer la parole non ? (J’ai toujours eu le sentiment que ces gens là éprouvaient un plaisir particulier à s’entendre parler)…

    J’ai apprécié votre humour, je reviendrai (n’y voyez surtout pas une menace !)
    Amitiés,

    Sandra

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