Rosalie et Jean

Ce dimanche après-midi, Monsieur Jean est venu chercher Rosalie comme convenu. Madame Bernichon, la maman de la jeune fille, a permis exceptionnellement cette promenade à la condition expresse que Monsieur Jean lui ramène son enfant vers dix-sept heures au plus tard.

Monsieur Jean a promis. Il a belle allure, le fils du notaire. Une pratique assidue du sport lui donne une silhouette vigoureuse et une santé éclatante. Son maintien est discret et bien élevé. Sur son front juvénile, les boucles espiègles des mèches de ses cheveux noirs sont la seule marque de fantaisie physique qu’il se permet et qui amuse secrètement Madame Bernichon.

Madame Bernichon sait que sa Rosalie est très attirée par les manières simples et le bon goût de Monsieur Jean. Mais elle s’astreint à toiser Monsieur Jean d’un air sévère pour qu’il comprenne bien qu’elle n’admettra pas de sa part une conduite légère à l’égard de sa fille unique. Il devra se conformer aux règles d’une cour, assidue certes, mais dans des formes convenables. Madame Bernichon ne mettra pas obstacle à leur fréquentation à condition qu’un délai suffisant soit respecté par les jeunes gens pour mieux faire connaissance et s’assurer de leur choix. D’autant plus que Monsieur Jean est un très bon parti. L’étude de son père est la plus réputée de la ville et Madame Bernichon, veuve et simple couturière de son état, ne pouvait pas rêver d’un meilleur avenir pour Rosalie.

Sur le boulevard, ensoleillé par un chaud soleil d’été, les premiers pas de Rosalie et Jean sont un peu empruntés. Ils cheminent en ménageant une distance décente entre eux. Monsieur Jean, dans sa nouvelle redingote de velours, tient en mains une jolie canne au pommeau argenté dont il joue avec distinction. Rosalie a passé une nouvelle robe bleue comme le ciel, confectionnée par sa mère sur un modèle directement venu de Paris, dont les volants froufroutent agréablement autour de sa taille fine. Elle protège du soleil son teint de pêche et ses joues rosies par l’embarras grâce à une élégante ombrelle qui tournoie nerveusement entre ses doigts gantés de dentelle.

Monsieur Jean, après quelques considérations sur le calme de la saison qui tranche avec l’été pluvieux de l’année précédente, confie à Rosalie qu’il y a longtemps qu’il désirait cette promenade en sa compagnie. Il ose même lui avouer que, durant ces derniers mois, il est fréquemment passé devant la boutique de sa mère dans l’espoir d’apercevoir la jeune fille. Rosalie rougit en baissant le regard et susurre simplement :

-          Oh ! Monsieur Jean, voulez-vous bien….

Mais Monsieur Jean est tout à son bonheur. Il fait déjà des projets : un artisan propose des séances itinérantes d’une nouvelle invention : le cinématographe. Il propose à Rosalie de l’emmener voir cette nouveauté merveilleuse un jour prochain, si Madame Bernichon le permet bien sûr. Monsieur Jean apprécie tant la compagnie de Rosalie. La jeune fille est heureuse mais essaie d’éviter de laisser paraître son contentement trop vivement. Elle pense que Monsieur Jean, en plus de toutes ses qualités, est décidément un homme moderne qui se tient au courant des dernières innovations technologiques.

Sur le boulevard, Rosalie et Jean rencontrent de nombreux promeneurs. Jean relève le torse. C’est une grande joie d’avoir obtenu cette sortie avec Rosalie, une des jeunes filles les plus courtisées de la ville, il tient à ce que ça se sache !

Autour d’eux, les couples se croisent en se saluant. Quelques uns poussent un landau, s’arrêtent en rencontrant une connaissance. Les hommes s’inclinent en ôtant leur chapeau. On se penche sur l’enfant, on s’exclame, on félicite les parents, puis on poursuit son chemin.

Jean dit soudain qu’il adorerait avoir une famille nombreuse d’au moins cinq enfants :

-          Aimez-vous les enfants, Mademoiselle Rosalie ?

L’allusion est précise, Rosalie ne peut s’empêcher de bafouiller un peu, mais elle laisse échapper maladroitement :

-          J’adore les enfants, Monsieur Jean !

Le couple arrive au but de leur promenade. Le long de la rivière qui traverse la ville, la guinguette du Père Mathieu s’est installée sous les frondaisons. Rosalie et Jean avisent une petite table d’où ils pourront admirer le paysage. Jean s’empresse galamment en avançant une chaise à Rosalie.

Les serveurs ceints d’immenses tabliers blancs s’activent, une serviette sur le bras ou l’épaule. Du regard, Rosalie et Jean font le tour de la terrasse. Toute la ville parait s’y être donnée rendez-vous. Les conversations s’entremêlent. Parfois des cascades de rires ou des cris s’élèvent. Des enfants courent entre les guéridons, rappelés à l’ordre de temps à autre par leurs mères. Un petit garçon, en col marin, s’arrête devant eux. Son visage ébahi est constellé de tâches de rousseurs. Puis, sans mot dire, il s’enfuie à toutes jambes.

Monsieur Jean s’enhardit, il se penche vers Rosalie :

- Mademoiselle Rosalie, votre beauté a subjugué ce jeune garçon !

Rosalie pouffe de rire en se cachant derrière sa main gantée.

A contre-jour, les silhouettes délicates et déliées des deux jeunes gens se détachent sur les feuillages inondés de soleil  qui bordent le cours de l’eau. Quelques regards masculins s’attardent sur Rosalie. Monsieur Jean en fait le remarque à sa compagne. Il dit qu’il est flatté mais qu’il n’admettra pas qu’un homme lui manque de respect. Rosalie trouve que la présence de Monsieur Jean est rassurante.

Monsieur Jean s’avance encore. Il interroge Rosalie sur ses goûts. Elle aime la lecture et la poésie. Le jeune homme saisit l’aubaine : justement, il passe ses loisirs à coucher quelques vers sur le papier. Oh ! Rien de bien prétentieux, mais il aimerait les montrer à Mademoiselle Rosalie pour avoir son avis.

Rosalie et Jean admirent Monsieur le Maire, attablé plus loin, entouré de son conseil municipal. Le geste ample, le ventre rond, bardé de son écharpe tricolore, il donne l’impression de poursuivre la réunion de la matinée. Il a le verbe haut, il rie bruyamment. Dans son dos, un quémandeur se penche vers lui, le chapeau à la main. Le Maire  a écouté sa requête et lui réponds de ne pas s’inquiéter.

Jean dit que la ville est gouvernée par un bon maire, un homme énergique et courageux. Il aime ces qualités dont il se sent d’ailleurs assez bien pourvu. Rosalie estime que Monsieur Jean sait faire preuve de douceur et de romantisme tout en manifestant une détermination virile lorsque les affaires deviennent graves.

Mais voici que Monsieur Jean s’aventure à poser sa main sur ses doigts délicats. Rosalie détourne sa main avec vivacité en baissant le regard :

-          Monsieur Jean, vous aviez promis….

Le jeune homme rit d’un air un peu gêné. Il répond que Rosalie n’a rien à craindre de lui. Bien au contraire, elle occupe toutes ses pensées. Il est sûr que lorsqu’elle le connaîtra mieux, leurs inclinations respectives se rencontreront.

Au bord de l’eau, un pêcheur s’obstine tandis qu’une barque se profile sous le saule pleureur. Un jeune ouvrier, les manches de chemise retroussées, la manœuvre. Sous l’effort, il a repoussé son canotier sur le sommet du crâne. A l’autre extrémité de l’embarcation, une jeune fille est étendue dans une pose alanguie. Elle s’est penchée pour laisser le bout de ses doigts effleurer la surface de l’eau. Elle a l’air perdue en rêveries. Le jeune homme l’observe fiévreusement. Jean, d’un air plaisant, dit à Rosalie que ces deux-là sont bien partis pour la vie et que peut-être, enfin si cela plaisait à Rosalie, ils pourraient aussi canoter tous les deux, un prochain dimanche.

Un peintre s’est mis à l’ouvrage un peu plus loin sur la rive. Rosalie s’aperçoit qu’il peint quelque chose qui n’a rien à voir avec le paysage. Elle s’esclaffe gaiement comme elle le faisait lorsqu’elle était petite fille. Jean lui confie qu’il aime ce rire enfantin.

Rosalie se détend à son tour. Elle dit que l’été est superbe et que la fête communale, le 15 août prochain sera une vraie réussite. La maman de Rosalie permettra-t-elle une nouvelle sortie ? Peut-être jusqu’au bal de la soirée cette fois-ci.

Vers 17 heures, une légère brise rafraîchit l’atmosphère. Rosalie se lève et dit qu’il est temps de rentrer. Jean tire sa montre de son gousset et s’étonne :

- Comment ? Déjà ? Dieu que le temps passe vite en votre compagnie, Mademoiselle Rosalie !

C’était en France, le dernier dimanche du mois de juillet 1914.

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